La colonie des secrets

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Le ciel était bas, couvert de nuages lourds comme s'ils pressentaient le voyage qui nous attendait. Le parking de départ vibrait d'un brouhaha de portières qui claquent, de valises qu'on charge à la hâte et de voix trop vives pour masquer la tension.

Ciel arriva la première, sourire lumineux et sac à dos coloré sur les épaules. Elle me sauta presque dans les bras, me glissant un :

Tu vas voir, ça va être génial... On va s'éloigner de notre quotidien ennuyeux, de toutes ces histoires oui je parle de celle dont on ne doit pas prononcer le nom. J'ai pris quelques fringues en plus comme je sais que tu pars un peu à l'improviste et vue que tu es mineure, on peut dire que tu es en fugue haha... 

Ciel parlait beaucoup et avec davantage de maladresse qu'à l'accoutumée. Derrière elle, Shin traînait une grande valise, sa nonchalance habituelle et ce regard calme qui savait tout analyser sans un mot. A ma vue il sourit gentiment avant de lâcher son habituel "Lut' P'tite Sady". 

Mais l'enthousiasme de Ciel et la sérénité de Shin se heurtèrent très vite à l'ambiance glaciale déjà installée : Ruben, adossé nonchalamment à la voiture, bras croisés, le pied qui tapotait le bitume comme s'il s'ennuyait déjà. Ses longs cheveux sombres retombaient en mèches rebelles sur son visage, accentuant ce sourire en coin qui n'appartenait qu'à lui — un mélange de défi et de moquerie permanente. Ses yeux, d'un éclat glacé, passaient de moi à Sony avec une lenteur étudiée, comme un prédateur amusé par sa proie.

Chaque détail chez lui respirait la provocation : la chemise légèrement entrouverte comme pour défier le monde, l'attitude faussement décontractée mais calculée, cette façon de rire du coin des lèvres qui d'ailleurs étaient encore un peu tuméfiées par l'altercation précédente, silencieusement, comme s'il se fichait de nous tous sans avoir besoin de parler. Tout en Ruben criait la mesquinerie élégante et l'arrogance d'un petit con trop sûr de son charme — et le pire, c'est qu'il savait qu'on le voyait ainsi, et il en jouait.

Pour lui, tout ça n'était pas un simple voyage. C'était un spectacle. Et il se donnait déjà le premier rôle.

Sony, lui, se tenait à l'écart, à côté de sa moto noire. Son casque pendait à son bras, ses yeux froids rivés sur un point invisible. Pas un mot. Pas un signe. Juste cette aura impénétrable qui me troublait plus que de raison.

Davis, chargé de coordonner tout le monde, tentait de briser la glace en plaisantant, mais son rire sonnait faux.

Bon... on dirait l'affiche d'un mauvais film, là. Manque plus que la musique dramatique et Ruben qui nous sort un monologue de méchant de série B.

Il lança un regard vers lui, comme pour désamorcer la tension, mais Ruben ne bougea pas, continuant simplement de sourire avec ce petit air supérieur.

Sérieux, t'es sûr que tu veux pas une pancarte lumineuse au-dessus de ta tête avec écrit "antagoniste officiel" ? Ça ferait gagner du temps à tout le monde, plaisanta Davis en levant les mains.

Un petit ricanement de Ciel échappa à son contrôle, mais l'atmosphère demeura lourde. Davis, pourtant, insistait, jouant son rôle d'arbitre avec l'énergie maladroite de celui qui refuse de voir l'orage gronder.

C'est à ce moment-là qu'elle arriva.
Eurydice.

Elle sortit de la deuxième voiture avec la lenteur étudiée d'une actrice montant sur scène. Ses cheveux roux, flamboyants au soleil, semblaient absorber tous les regards. Ses yeux, clairs et perçants, accrochaient l'âme comme des lames bien aiguisées. Contrairement aux autres, elle n'avait pas besoin de parler pour imposer sa présence — sa simple silhouette suffisait à faire taire toute tentative de comédie de Davis.

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