Une histoire de famille

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- Allo Jonathan ?
J'entendis une voix très inquiète.
- Allo Maman, qu'il y a-t-il ? Ta voix est bizarre.
Je n'eus pas le temps de terminer ma phrase.
- Ton père.
- Quoi, Papa, qu'y a-t-il ?
- On vient de l'emmener aux urgences, je l'ai trouvé inanimé dans son fauteuil.
- Bon sang, et toi ou est tu ?
- Je suis dans une salle d'attente de l'hôpital, un médecin va arriver d'une minute à l'autre.
- J'arrive tout de suite.

Malgré ma moto, me frayer un passage dans les rues parisiennes relevait d'un vrai rodéo, il me fallut presque une demi-heure pour rejoindre les portes de Paris avant de filer vers Rouen.
Fils unique, mes parents habitaient à la périphérie de la ville. Institutrice de mère en fille, ma mère a toujours dévoué sa vie aux enfants. Issue d'une famille modeste, elle s'occupait des jeunes déscolarisés. À la retraite elle poursuivit son sacerdoce dans une association pour adolescents en difficulté.
Cet altruisme ne trouvait pas forcément écho auprès de mon père, qui n'avait pas, selon lui, ce don pour faire du bien aux autres. Commerçant, son père lui avait légué un magasin de brocante. Je passais les samedis dans sa boutique, j'observais les clients défiler et marchander, mon père essayant, comme il le pouvait, de tirer un bon prix de vente de sa marchandise. C'est là qu'est née ma vocation de commerçant. Je dois reconnaitre avec le recul que la vente ne coulait pas dans son sang, la boutique tournait péniblement et les fins de mois étaient souvent difficiles. Il mit la clé sous la porte peu de temps avant sa retraite, fatigué et usé d'avoir porté à bout de bras son commerce pendant près de quarante ans.

À quinze ans j'étais trop jeune à l'époque pour reprendre l'affaire, avec les dettes accumulées il céda le fonds de commerce pour un Franc symbolique. Une fois ruinés, mes parents arrivèrent, malgré tout, avec quelques économies de côté et la maigre retraite de ma mère à vivre dignement. Au début tout au moins, car mon père, dans le plus grand des secrets, passait ses soirées à jouer. Le Poker était sa passion. Destructrice. Leurs maigres économies partirent en fumée, les dettes s'accumulaient.

J'ai toujours vécu dans un environnement où l'affection ne manquait pas, mais avec cette épée de Damoclès où tout pouvait financièrement basculer d'un jour ou l'autre, sous la main d'un banquier zélé. C'était pour moi une situation intolérable. Cette liberté d'agir qui lui avait si souvent manqué, je devais me la construire pour ne pas avoir à revivre cela. Boursier, j'intégrai une école de commerce après mon bac, et j'en sortie Major de promo. J'avais 23 ans.

J'arrivai vers 13h00 à la clinique Sainte Croix et je trouvai ma mère effondrée.
- Comment va-t-il ?
- Je l'ai entrevue, j'ai pu échanger quelques mots avec lui, les médecins ont réussi à le réanimer. Il est maintenant au bloc opératoire. Il aurait fait un AVC. Ses chances sont très minces.
- Attend maman, ne soit pas défaitiste, il est solide, il va sans sortir !
- Soit réaliste une seconde Jonathan,  il s'agit de la vie de ton père. Ça n'est pas un de tes clients que l'on peut, soit disant, récupérer d'un claquement de doigts.
La remarque était acide.
- Ton père était malade, Jonathan, depuis plusieurs mois.
J'étais dépité.
- Je ne pouvais pas savoir.
- Bien sûr car tu n'es jamais là, tu nous donnes très peu de nouvelles de toi depuis plusieurs mois déjà.
Elle détourna son regard qui replongea dans le vide et l'inquiétude. Je comprenais ce qu'elle ressentait. J'étais accaparé par ma vie professionnelle, j'avais une situation financière très confortable et le statut social qui allait avec. Un bel appartement, les voitures, les motos, je passais souvent le temps libre qui me restait à parcourir les boutiques de fringues dans les quartiers chic. Sans oublier une ou deux soirées dans une salle de sport proche de chez moi à courir ou soulever de la fonte , la semaine était bien remplie. Mais plus que tout, je me sentais libre.
- Pourquoi me dit tu ça, là maintenant ?
Des larmes coulèrent sur ses joues. 
Notre discussion fut interrompue par le médecin qui fit son apparition dans la salle d'attente. Crocs aux pieds, la démarche nonchalante et mal rasé, j'avais l'impression qu'il venait de se réveiller.
- Votre mari est dans un état stationnaire Madame, il est encore trop tôt pour se prononcer, mais vous pouvez le voir bien sûr.
Mon père était intubé et mis sous respirateur artificiel. Sa respiration était lente et régulière. Autour de lui deux infirmières s'affairaient. L'odeur âcre, typique des hôpitaux me rendait très mal à l'aise. Ma mère lui avait pris la main et lui parlait doucement. Je m'éclipsai en silence.

La cafétéria était bondée en cette fin d'après midi, c'est à croire que tout le monde s'y donnait rendez vous au même moment. Ma mère les yeux encore humides, un mouchoir à la main, buvait son café les yeux lointains. Quant à moi j'essayais d'être à l'écoute, malgré la vingtaine d'appels de mes collaborateurs, peu habitués à me voir déguerpir en plein milieu d'une réunion, se demandant quelle mouche m'avait piqué.
- Tu vois, dis-je pour rompre le silence pesant qui s'installait, les médecins sont plutôt rassurants. Il faut garder espoir maman.
- Je voudrais rentrer à la maison, je suis fatigué. Peux-tu m'appeler un taxi ?
- Bien sûr.
Dehors le temps était maussade. Le taxi arriva avec dix minutes de retard.
-  Maman, je reviendrai demain en fin de journée, tiens moi au courant d'ici là.
Ma mère semblait quelque peu gênée tout d'un coup.
- Jonathan, lorsque j'ai vu ton père avant qu'ils ne l'opèrent, il a pu me murmurer quelques mots, et il a absolument insisté pour que je te les répète.
- Maman qu'à-t-il dit ?
Elle sembla prendre son élan pour me le dire.
- « Dis à Jonathan que l'amour est plus fort que tout »

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