Paris - au même moment
- Igor à table !
- Donne moi cinq minutes s'il te plaît.
- Tu vas encore manger froid ! C'est ton plat favori, poulet rôti et purée maison !
Dans son bureau, baigné par le soleil de cette belle journée automnale, le docteur Stonozov finissait de classer des dossiers, en tout plus de 400 références de patients dans des classeurs parfois aussi épais qu'un dictionnaire.
Malgré son mètre quatre vingt dix, assis à quatre pattes, le nez dans ses notes, il tentait de remettre de l'ordre dans ce qu'il l'avait occupé pendant plus de quarante ans de sa vie.
- Quel boulot de dingue, fit il presque découragé.
Son bureau était pour lui maintenant un refuge, une sorte de boite à souvenirs. L'endroit était exiguë avec une fausse plante verte toute poussiéreuse pour unique objet de décoration, la tapisserie au mur se décollait par endroit. Mais il s'y sentait bien.
Le professeur Stonozov était d'origine Russe. Il avait fuit le régime soviétique en 1976 sous l'ère Brejnev, lorsqu'il était encore jeune médecin psychiatre formé à la très renommée université de médecine d'état de Moscou I. M. Setchenov, fondée en 1758. C'était, et c'est toujours, un vivier de prix Nobel.
Tout fraîchement passé à l'ouest, Igor n'avait pas cette ambition lorsqu'il rejoignit l'hôpital Lariboisière. Intégré au service de psychiatrie, il fut rapidement reconnu par ses pairs pour ses compétences cliniques. Les dossiers patients les plus complexes commencèrent à s'entasser.
- Igor tu devrais lever le pieds. Cela fait maintenant presque un an que tu n'exerces plus. Je ne te vois plus de la journée ces temps-ci, je te vois sortir et rentrer à je ne sais quelle heure. Tu sais, si j'étais jalouse je commencerais à me faire des films !
Igor sourît de la bienveillance de sa femme.
- Je sais Catherine, mais tirer un trait sur cette partie de ma vie est difficile.
Catherine et Igor s'étaient mariés en 1986, presque dix ans jour pour jour depuis son arrivé en France. Elle était médecin gynécologue dans le même hôpital.
Toi tu soignes des malades et moi je donne la vie ! disait elle fréquemment.
- Et puis tu sais lorsque je réouvre un dossier, je me demande parfois ce qu'est devenu le patient. Certains étaient gravement malade.
En disant cela, Igor repensait il y a quelques semaines à un dossier qui lui était tombé dessus en ouvrant une armoire, ce qu'il l'avait d'ailleurs décidé à faire ce grand ménage de printemps. Il l'avait ouvert par curiosité, et un brin de nostalgie se l'avouait-il.
Ce jour là du quatre septembre dernier, Igor s'en souvient parfaitement. Des flashs sur ce dossier lui étaient soudainement apparus, comme dans un film, en parcourant les pages du dossier. Sans vraiment le vouloir il avait passé l'après-midi à lire et relire les comptes rendus qu'il avait rédigé vingt ans plus tôt. Ce fut un des cas les plus difficiles à traiter. Le plus douloureux humainement aussi.
C'était une fille d'apparence adorable, toujours souriante, mais d'une cruauté sans limite. Elle souffrait de schizophrénie et comme beaucoup de schizophrène elle disait entendre des voix. Elle arrivait, selon elle, à communiquer avec les défunts. Igor se souvenait d'une consultation où, voulant faire une démonstration de ses, soit-disant, talents elle lui avait saisit sa main, pour lui décrire précisément les circonstances détaillés, et véridique, de la mort de son père donnant des détails troublant. Effectivement il savait que certain schizophrène avait cette capacité médiumnique. Certaines études faisaient d'ailleurs le lien entre ces visions de l'au delà et le mal profond que cela engendrait.
- La justicière , murmura t'il tout bas. C'était le surnom qu'on lui avait attribué.
Elle devait, selon elle, rendre elle même la justice et juger ses prochains, sauf que les soient disants accusés n'avaient droit qu'à une sentence : la mort. Personne n'en réchappait. C'est ce que l'on suppose en tout cas, car aucun corps n'a été retrouvé. Excepté dans un cas, où la victime avait pu, par miracle, s'échapper. Il ne s'était jamais remis de son emprisonnement, et malgré des années de consultation chez un psychologue, le stress post traumatique ne diminuait pas d'un pouce, phénomène rarement observé par les spécialistes consultés à l'époque, c'est dire la souffrance psychologique subit.
Encore mineur à l'époque des faits, elle avait 17 ans, son avocat avait plaidé la folie. Le juge, en faisant preuve d'une extrême clémence à son égard, l'avait condamnée à 20 ans d'internement en hôpital psychiatrique.
- Les victimes avaient-elles vraiment quelque chose à se reprocher ? Demanda Catherine en découpant le poulet rôti encore tout juste sorti du four.
- On ne peut répondre que pour un unique rescapé, et après enquête, effectivement oui, il maltraitait sa femme depuis des années.
- Cherchait-elle à se venger ?
- Elle a perdu ses parents à l'âge de 12 ans, et a été maltraitée par ses beaux parents. Je te passe les détails sordides de ce qu'elle a vécu, tu n'en dormirais pas la nuit. Elle veut venger toutes les personnes maltraitées sur cette planète, selon ses propres mots à l'époque.
- C'est complètement dingue cette histoire. Mais comment faisait elle pour repérer ses victimes ?
- Complément par hasard en fait. Dès qu'elle apprenait ce genre de détail, par une voisine ou des amis, elle organisait sa traque. Tout était très méticuleusement planifié et exécuté. C'est une fille à l'apparence très sympathique et qui donne confiance. Elle arrive à nouer des relations facilement, si bien que les gens n'hésitent pas à se confier.
- Et qu'est-elle devenue ?
- Elle devrait être sortie en principe.
Quelques frissons lui parcoururent le dos.
- Est-on sûr quelle est guérie ?
Igor, songeur, faisait des ronds dans son assiette.
Il murmura sa réponse, n'osant presque pas se l'avouer à lui même.
- Non, rien ne garantie qu'elle ne rechute.
En disant cela Igor pensait au coup de fil qu'il avait reçut d'un de ses anciens collègues quelques semaines plus tôt, lui annonçant qu'elle était sortie début plusieurs mois déjà.
Claire Neville était libre. Ce fut un choc.
- Quel est ton avis Franck ? lui avait demandé Igor, peut-elle encore faire du mal ?
- Difficile à dire. Je ne dit pas que le risque est faible, mais tu sais comme moi, Igor, que la psychiatrie est un domaine complexe et que chaque cas est, pour ainsi dire, unique.
Comme souvent, Franck était dans la nuance, équilibrant le point de vue d'Igor, beaucoup plus incisif et binaire. Cette complémentarité faisait, d'ailleurs, mouche dans les dossiers complexes lorsqu'ils exerçaient.
La jeune femme en question avait maintenant 37 ans. Comme pour toute sortie d'un Hôpital psychiatrique, chaque patient était pris en charge par une équipe médicale, avec consultation régulière d'un psychiatre, et différents tests de personnalité, permettant de prédire le mieux possible les risques de rechute et adapter le traitement médicamenteux. La réinsertion dans le civil pouvait pendre des semaines, des mois, voir des années.
- Visiblement ajouta Igor, personne n'a l'air de s'en soucier. Contrairement à toi, je suis convaincu que cette femme est encore un danger public et frappera à nouveau, et je plains sa future victime.
Igor était encore plongé dans cette conversation, lorsque Catherine le fit sursauter.
- Et oh tu rêves ? est ce donc cette ancienne patiente qui te tracasse depuis plusieurs semaines ? Je te sens absorbé, et tu es sans cesse au téléphone avec Franck ou en vadrouille avec lui.
- Effectivement, tu as raison, nous nous sentons encore impliqué dans nos anciennes affaires. Et surtout cette fille est toujours capable de tuer. Je me sentirai responsable si un malheur devait arriver.
- Si je la croise dans la rue, comment pourrais-je l'identifier ? Que je puisse changer de trottoir !
- Avec les années elle a dû changer, mais je crois que je la reconnaîtrai, je n'ai pas pu oublier son regard, ces yeux si particulier qui vous transperçaient.
- Comment était-ils ces yeux ?
- Bleu acier.
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Bleu acier
AksiJonathan Bertin a 32 ans. Jeune salarié dans une start-up il a tout pour réussir. L'argent, les filles, les motos, il profite de la vie. Jusqu'à ce qu'on lui apprenne que dans 3 jours, il mourra. Le chrono est déclenché, il a 3 jours pour changer so...
