Enfermé

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Cela faisait maintenant deux semaines que Jonathan était emprisonné. Claire avait mis en place un ensemble de rituels rythmés avec minutie. Jonathan devinait cette précision diabolique en observant les faits et gestes de sa geôlière. N'ayant aucun contact visuel avec l'extérieur, il avait perdu la notion complète du temps. Il dormait quasiment à même le sol sur une paillasse, dans une petite pièce éclairée d'un simple tube en néon qui projetait une lumière intense et froide. Les murs étaient propres, d'un blanc maculé, et quant au sol, il était constitué d'une surface synthétique gris argent. Claire avait constamment un œil sur lui, au sens propre comme au sens figuré d'ailleurs. Elle avait peint sur un des murs, une partie de son visage, comme une grande fresque laissant apparaître son regard bleu acier dans son expression la plus transperçante. Jonathan percevait cela comme une véritable torture psychologique.
À heure fixe Claire le réveillait avec une bande sonore. Toujours la même, surréaliste, celle d'un nouveau-né qui pleurait. Les premières fois il pensait devenir fou en entendant ce son, il fondait en larme, se recroquevillant sur lui-même dans son lit en sanglotant.
Il essayait, malgré tout, de ne pas tomber dans la folie et tentait de faire face. Jonathan n'avait que cette obsession en tête : faire face, il savait maintenant de quoi Claire était capable, il devait garder la tête froide.
- Si elle voulait vraiment me tuer, elle l'aurait fait depuis longtemps, songeait-il, comme pour se rassurer. Une chose était sûre, il avait peur. Peur de mourir, mais par dessus tout peur de souffrir. Lui, pour qui, le bonheur passait il y a peu de temps encore, par l'achat d'un costume sur mesure ou tout autre chose matériel, prenait conscience de l'extrême fragilité de la vie. Vivre tout court, tel était son souhait le plus profond. Il se remémorait son père pieds et poings liés aux établissements financiers, et sa promesse de ne jamais vivre cela à son tour. Il était pourtant là, ici et maintenant, dans les mêmes circonstances que lui, une épée de Damocles au dessus de sa tête, sans aucun contrôle sur sa destinée.
- Tout se paye un jour sans doute, finit-il pas se dire.
Une fois réveillé, il devait se mettre, nu, au garde à vous au pieds de son lit. Cette posture était très humiliante. Claire arrivait quelques minutes après. À l'aide d'un pistolet équipé d'une seringue hypodermique, elle se mettait face à Jonathan le visant au niveau du cou. Parfois elle s'amusait à plaisanter sur le contenu du chargeur.
- Repos éternel ou temporaire cette fois-ci ? Et dans un grand éclat de rire elle appuyait sur la détente. Jonathan se réveillait quelques minutes après, attablé, en tenue de bloc opératoire, menotté bras et jambes sur la chaise.
Ce rituel était le même pour chacun des trois repas de la journée.
À table dans la grande pièce finement décorée, Claire meublait la conversation, Jonathan mangeant du bout des lèvres, le regard dans le vide.
- ça n'a pas l'air d'être la grande forme aujourd'hui, tu n'a pas bien dormi ?
- Quelle heure est-il ?
- Jonathan voyons, je t'ai déjà dit qu'il y avait deux choses que tu ne devais pas savoir, l'heure, et la date de ta mort, alors n'insiste pas s'il te plaît !
- Combien de temps va durer cette torture ?
- Je ne sais pas te dire, peut être est-ce ton dernier repas, qui sait ?
- Toi tu le sait bon dieu, alors dis moi !
Jonathan avait hurlé cette phrase, en terminant dans un sanglot.
- Mon pauvre Jonathan, tu es pitoyable à voir.
Jonathan devait absolument se ressaisir, il n'avait pas le choix. Il le savait.
- De toute façon la police finira bien par me retrouver et il t'arrêteront et tu finiras ta vie en hôpital psychiatrique.
- La police tu es sûr ?
- Claire tu ne t'en tirera pas comme ça. Tu le sais d'ailleurs.
- On verra bien Jonathan, mais à observer la situation, les éléments penchent plutôt en ma faveur. En attendant j'ai quelqu'un à te présenter ce matin.
- Que manigances tu encore ?
- Te souviens tu d'un de tes collaborateurs dont le corps a été retrouvé aussi plat qu'une crêpe ?
En disant cela, Claire savait qu'elle lui assénait une véritable gifle. Jonathan ne répondît rien, la fixant du regard, ne voulant, en rien, lui montrer à quel point il implosait intérieurement.
Claire continua comme si de rien n'était.
- Figure toi que ce jeune homme, Sebastien pour ne pas le nommer, avait de la famille et..
Jonathan l'interrompit.
- Tu es en train de me dire qu'un membre de sa famille va venir ici ?
- Quelle perspicacité mon brave Jonathan ! Effectivement il va venir te voir. D'ailleurs  il est déjà arrivé.
Elle fit un appel à haute voix
- Frédéric tu peux rentrer !
- La porte s'ouvrit, laissant apparaître un homme d'une cinquantaine d'années environ. Il s'approcha de Jonathan et prit une chaise pour s'assoir.
Un silence s'installa dans la pièce. Il fixa Jonathan sans le quitter du regard pendant plusieurs dizaine de minutes. Claire, accoudée à table, avait les yeux fermés, elle semblait jubiler de la situation.
L'homme brisa le silence d'un ton terriblement jovial.
- Au fait, je ne me suis pas présenté, je m'appelle Frederic Gauthier.
- Désolé je ne vous connais pas, répondit Jonathan.
- Et pourtant moi je vous connais, je suis le frère de Sébastien. Vous devez connaitre je suppose ? Jonathan ferma les yeux.
- C'est un cauchemar je vais me réveiller, songea t'il
-  Je sais ça doit être douloureux pour vous jeune homme, voir son passé vous exploser au visage, mais je pense que vous n'avez pas idée ce qu'est ma douleur au moment où je vous parle. Douleur, et malgré tout un certain soulagement d'être enfin face au bourreau de mon feu frère.
- Quoi que vous fassiez ça ne fera pas revenir votre frère, et la police finira bien par me retrouver.
- La police dites vous ? Il éclata de rire, regardant Claire du coin de l'œil, comme pour échanger un regard complice.
- Pourquoi riez vous ?
- Parce que c'est drôle voilà tout !
- Je ne comprends pas.
L'homme reprit soudainement son sérieux, se leva et s'approcha à quelques centimètres du visage de Jonathan, le fixant dans le blanc des yeux.
- Pour votre information jeune homme, la police c'est moi, je suis inspecteur.

Bleu acierOù les histoires vivent. Découvrez maintenant