Je manque de me faire soulever par un chauffard un peu trop pressé, tout en marchant d'un pas rapide vers la brasserie. J'entre et la cherche du regard quelques secondes avant de la voir, le nez dans une pile de feuilles.
Je salue un des serveurs et m'avance vers elle, réjoui de la voir au naturel.
Elle a attaché ses cheveux et épargné son visage d'une quelconque marque sombre. Ses traits semblent marqués à l'aquarelle.
- T'es en retard, dit-elle en premier.
- Je sais.
Elle sourit et reporte son attention sur ses feuilles de papier.
Je demande une bière au serveur et attend patiemment qu'elle daigne me regarder, ce qu'elle ne tarde pas à faire.
- J'ai envie de faire ressentir le désespoir dans cette scène, mais tu vois j'arrête pas de répéter les mots « ça me tue » et « je suis dévastée ». Ça ne fonctionne pas.
- Qu'est-ce qu'il se passe dans ton passage ?
- C'est... La protagoniste se rend compte qu'elle est plus qu'attirée par le garçon qu'elle fréquente depuis un certain temps. Mais elle sait que leur idylle est impossible, alors elle se morfond.
- Pourquoi c'est impossible ? Je demande.
- Parce que... Ils ne vivent pas dans le même monde. Lui est dans la lumière et elle dans l'ombre.
- Ton histoire se termine bien ?
- Je n'en sais rien.
Elle soupire et joue nerveusement avec le bouton de son bic.
Elle a l'air touchée par sa propre histoire, peut-être qu'elle raconte réellement la sienne...
- Peut-être que tu te focalises sur les mots, alors qu'il faudrait se focaliser sur le décor.
- C'est à dire ? S'enquit-elle.
- Fais-voir.
Elle me tend la feuille et expire un grand coup, comme pour évacuer une certaine pression.
- Hey, du calme, on dirait que tu passes à la barre. Je rigole pour détendre l'atmosphère et elle sourit.
- Je sais, mais ça fait juste bizarre que le rappeur que j'admire lise mes écrits.
- Fais gaffe, j'risque de te prendre pour une groupie.
- N'est-ce pas déjà le cas ?
Son sourire en coin témoigne un certain amusement. Mais c'est sur ses mots que je préfère porter mon attention.
Je lis quelques lignes, et le verdict est sans appel. Son écriture est fluide et riche, mais ne suscite rien d'émotionnel.
- J'aime tes anaphores et tes assonances, mais ton texte n'en reste pas moins descriptif.
- Comment je dois faire ?
- Tu n'as pas besoin de dire que tu es triste à chaque début de paragraphe pour prouver que tu l'es. Tu dois... Le prouver. En appuyant justement sur la raison et ses conséquences, sur ton être par exemple.
- Je vois...
- Les rimes ne donnent qu'un côté poétique au rendu, tu peux t'en abstenir des fois. Tiens, montres moi ce texte là, il est aguicheur. Dis-je en désignant une des feuilles à sa droite.
- Non, pas celui-là.
- Wesh, si tu l'as ramené c'est pour que je jette un coup d'œil, non ?
Elle soupire à nouveau et me la brandit, les yeux dans le vague. Tandis que mes yeux se noient dans le ras de marée d'expression sinistres désignant l'amour.
Epreuve, passion, désespoir, supplice.
Qu'est-ce qui lui est arrivé pour associer à ce sentiment des choses si tristes ?
- C'est... Déroutant, avoué-je. Pourquoi employer des mots aussi durs dans un moment sensé être doux ?
- C'est comme ça que je le ressens.
- Mais ils font l'amour, là.
- Oui, je sais, rétorque-t-elle, froidement.
Je repose la feuille et l'observe calmement tandis qu'elle détourne le regard et triture ses doigts nerveusement.
- Il t'a fait quoi l'amour ?
- Rien, rien du tout.
- T'es sûre ?
- C'est quoi cette question... Souffle-t-elle en roulant des yeux.
- Tu m'as demandé lors de notre interview si c'était un choix volontaire de l'évincer de mes textes, alors je te retourne la question. Qu'est-ce qu'il t'a fait pour que tu le dénigres autant ?
- J'ai pas signé pour faire des confessions.
- Et pourtant moi je fais des concessions.
Elle m'interroge du regard et ma conscience me tape les doigts.
Si je lui avoue que j'ai manqué une soirée qui annonçait du lourd pour rester avec elle, elle se braquer et m'enverra balader. J'ai donc tout intérêt à me taire et me reprendre.
- Je fais une démarche sincère et transparente en passant cette soirée avec toi. J'en attendais de même, voilà tout.
- C'est juste que...
Elle ferme les yeux et se mord la lèvre pour retenir ses aveux qui ne demandent qu'à se faire entendre.
- J'ai pas envie de te parler de mes problèmes. J'essaye de les mettre au ban, justement.
Ma bière me désaltère pendant que je cherche un moyen de lui faire changer d'avis.
Il est temps que je réveille, et que j'arrête de la laisser jouer les filles de l'air. J'ai envie d'en savoir plus sur elle, depuis un moment déjà. La faire parler sera mon leitmotiv pour ce soir.
- Si je te raconte les miens, tu me racontes les tiens ?
Ses traits se durcissent, elle essaye de percevoir une once de sarcasme, sûrement.
- T'as vraiment envie d'entendre une groupie se lamenter ?
Face à mon regard téméraire, elle se lève en rangeant ses feuilles et commande un latté à emporter.
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Trouble
Fanfiction« Cette gamine dépasse les bornes, elle est butée, bancale et hardcore mais je lui trouve un petit charme sur les bords. »
