Chapitre 7, partie 1

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Les paupières d'Europe ne papillonnèrent pas, elles s'ouvrirent en grand, laissant entrer une clarté qui le gêna durant quelques secondes. Alors que des points lumineux dansaient encore devant ses yeux, il tourna vivement la tête, cherchant le visage de Lia.

Il exulta lorsqu'il la vit, l'air songeur et les yeux perdus dans la contemplation d'un rai de lumière. Il le savait, elle avait aimé l'histoire, plus que cela même car elle semblait ne pas vouloir revenir à la réalité. Fier comme si c'était lui qui avait été le conteur, il jeta un regard triomphant à son grand-père qui arborait un sourire à moitié dissimulé par sa barbe.

Il savait très bien que Seljord aimait voir son public entièrement absorbé par son récit mais que, trop humble pour s'en vanter, il se contentait toujours de ce petit soulèvement de lèvres comme seule preuve de sa fierté. Et le garçon aurait accepté de vendre son imagination si ce sourire n'était pas uniquement rendu possible par la présence de la pilosité faciale le rendant presque invisible.

Ce fut le craquement des articulations de Lia, mis à mal par l'étirement qu'elle leur imposait après ces quelques temps d'immobilité, qui détourna Europe de son grand-père. Il observa la jeune femme tendre ses bras très haut au-dessus de sa tête et faire un drôle de mouvement de cou qui produisit un bruit sec, une sorte de claquement qui la fit pouffer comme une enfant.

« Vous avez grandi dans le nord de la Terre, n'est-ce pas ? »

La question de la jeune femme provoqua l'étonnement chez le trio de centenaires et l'incompréhension chez Europe qui ne voyait pas comment elle avait pu déduire une telle information du récit.

« Mon arrière-grand-père maternel était originaire de l'un de ces pays. Je ne l'ai jamais connu mais ma grand-mère, sa fille, me parlait souvent de ce qu'il lui avait lui-même dépeint. Les hivers glaciaux, la neige et le vent, les feux dans la cheminée et les sorties en raquettes. Les étés étouffants, les baignades dans les lacs, les nuages de moustiques et les tartes aux myrtilles. »

Un sourire un peu rêveur se peignit sur les lèvres de Lia et Europe se pencha un peu en avant, son corps se tendant instinctivement vers la voix qui lui apportait de nouvelles histoires.

« Oh, je comprends. De quel continent venait-il ?

— Amérique. Mais il a émigré en Europe après avoir rencontré mon arrière-grand-mère. Elle était venue faire ses études dans son pays et, lorsqu'elle eut terminé, ils décidèrent de retourner de l'autre côté du Pacifique.

— Atlantique... P'tain, en plus de n'rien y connaître en maladies, fallait qu'vous soyez une bille en géographie ! grogna Chris en lui lançant un regard bien trop assassin pour une faute si minime.

— Si vous le dites. D'ailleurs, tu savais que tu portais le nom d'un continent, Europe ? »

Celui-ci grogna une réponse affirmative. Pour être au courant, ça il était au courant. Chaque fois qu'ils étudiaient l'histoire terrienne à l'école et que son prénom revenait dans la leçon, il avait le droit aux regards en coin de ses camarades et, lorsqu'il était plus jeune et qu'il invitait des amis à son anniversaire, beaucoup arrivaient avec un cadeau ayant pour thème ce fichu continent. Encyclopédies illustrées, jeux vidéo éducatifs, recueils audio de contes et légendes et bien d'autres, comme si les créateurs de jouets de tout Nouvelle ère avaient un jour décidé de se réunir pour trouver le meilleur moyen de pourrir la vie, et les anniversaires, de tous les petits garçons portant ce prénom.

« Ma mamie me parlait tout le temps d'un phénomène, des aurores boréales, je ne sais pas si vous voyez de quoi je parle. Des lumières de toutes les couleurs qui apparaissaient dans le ciel en hiver. Elle me disait toujours que c'est ce qu'elle aurait le plus aimé contempler si elle avait un jour pu découvrir ce pays.

Nouvelle Terre:Où les histoires vivent. Découvrez maintenant