Chapitre 29- Le souvenir d'une mère défunte

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Jordan

Cameron et moi nous sommes quittés depuis une heure maintenant. Je viens à peine d'arriver devant chez moi. Dehors l'air est plus que glacial, les bourrasques de vents paraissent interminables. Je pousse la porte de la cuisine, Hannah est à l'intérieur. Elle épluche silencieusement des légumes. Ma présence l'invite à relever son visage vers moi. Son corps recule brusquement contre la chaise et elle baisse la tête.

Je souffle et m'avance vers la jeune femme. J'entends son souffle saccadé. Elle est tremblante. Hannah n'ose plus me parler depuis quelques temps, je pense que ma menace a été efficace.

Je m'assois face à elle et verse des céréales dans un bol de lait froid. Les mains pâles de la femme coupent les aliments machinalement. Des pommes de terre, des poireaux. Je ne sais pas ce qu'elle nous prépare mais pour une fois, ça n'a pas l'air mauvais.

— T'as fait quoi aujourd'hui ? débuté-je.

Hannah arrête de couper les légumes et se redresse légèrement. Elle me regarde, déstabilisée que je lui adresse la parole.

— J'ai... contacté deux nouveaux clients pour leur proposer des biens immobilier susceptibles de répondre à leur attente.
— Ça a fonctionné comme  tu l'espérais ?

La blonde était comme abasourdie face à ce  soudain intérêt que je portais à son métier.
Devant mon regard insistant, elle me répondit en balbutiant.

Ses yeux bleus croisent les miens, elle me fixe rapidement, hésitante,  avant que ses iris ne se reposent sur les légumes. Elle reprend son travail.

Je m'approche d'Hannah, lentement, et m'arrête.

— Jordan ? elle ose d'une voix maladroite.

Mes dents se crispent, la rancoeur me gagne. Et dire que je n'avais pas envie de sévir ce soir. Avoir ce rôle du méchant me fatiguait. Je voulais qu'elle parte tout simplement. Et pourtant malgré toutes mes tentatives pour l'éloigner de mon père, rien n'y changeait, leur amour ne cessait de grandir. Elle était tellement gentille et c'est ça qui m'agaçait au plus haut point. Jamais mon père ne pourra là détester j'en était plus que certain. Elle était tellement parfaite. Jolie, intelligente, serviable, patiente, bienveillante, honnête. Je savais qu'elle ne jouait pas avec mon père mais pourtant la savoir chérie par ce dernier m'en rendait malade. Je ne pouvais m'empêcher de craindre qu'elle vienne à remplacer ma mère. C'est pourquoi il m'est impossible de cesser mes remarques blessantes et erronées à son égard. En faisant cela, j'ai l'espoir que ces événements la conduise à quitter mon père. Il fallait qu'elle craque.

— Je te jure que si tu joues avec mon père, je vais te le faire regretter.

Son visage pâlit.

— J'aime ton père de tout mon cœur Jordan, elle prononce d'une voix blanche.

  Un rire amer et dégouté m'échappe.

— Toi ? L'aimer ? Tu t'es vue ? T'en as que pour son fric, pauvre conne. Tu crois réellement que j'ai pas perçu ton jeu de merde.
— Je sais que le décès de ta maman t'as beaucoup touché, et j'en suis conscience mais...

Je ne la laisse pas finir sa phrase et l'agrippe par le tee-shirt.

Pour qui se prenait-elle ? Qui était t-elle pour oser mentionner le nom de ma mère ?

Mes pupilles se gorgent de sang et la colère me gagne. Je comprime sa trachée, hors de moi. La blonde halète, paniquée. Ma tête se secoue, et je serre encore plus les dents, irrité. Hannah me supplie d'arrêter.

— Qu'est-ce que tu viens de dire ? rugis-je.

Elle sanglote et essaie de se retirer de mon emprise.

— T'as osé parler de ma mère ?

Hannah secoue la tête, les larmes coulant le long de son visage.

La haine dans mon corps ne diminue pas, elle grandit seconde par seconde. Tout s'accumule, la mort de ma mère, Cameron, notre amour défendu, ma vie ratée, gâchée.

Le visage d'Hannah qui avait viré à l'écarlate devient violet. Je la relâche, quitte la pièce et m'enferme dans ma chambre. Mes paupières se plissent, je serre des dents. Un cri de rage m'échappe. Des larmes brûlantes coulent sur mes joues et la colère déforme mon visage.

  Et là, je ressens cette vive douleur. Cette douleur d'avoir perdu ma mère, trop tôt, ça ne devait pas arriver. Pas elle ! Elle devait vivre longtemps, heureuse. Et on lui a arraché sa vie ! Sa putain de vie durant laquelle elle s'était tant battue, sans ne jamais faiblir. Elle avait combattu ce putain de cancer. Tout était enfin terminé ; ses chimios, ces longs jours où elle restait alitée, ces moments si tristes où elle pleurait de fatigue, où elle perdait espoir.  On avait prévu un nouveau départ, un heureux départ tous les trois. Mais la mort l'a rattrapé et l'a emporté avec elle ! Rien n'a plus être évité, elle nous a quitté. Ce putain de médicament qui était censé l'aider à se remettre de ce cancer l'a tuée.

  Ce monde, maintenant, n'a plus aucun sens pour moi. Vivre, je ne l'ai fait que par défaut, sans goûter au bonheur, il a fuit le jour où j'ai perdu ma mère.

Mon visage me brûle, ma gorge est sèche. Je me laisse glisser sur le sol, les yeux brouillés par les larmes qui tombent le long de mes joues.

Pourquoi es-tu partie ? Pourquoi m'as tu laissé ?

Je refoule ma douleur sur mon bras que je pince. Mes yeux humides se ferment. Mon corps se soulève sous les spasmes. Je passe ma main dans une de mes poches et y sors une photo. Ma respiration se bloque. Une violente douleur transverse mon corps, ma bouche s'ouvre sous la souffrance, aucun son ne s'échappe.

  Sur le cliché, ma mère me regarde souriante, si épanouie. Cette photo remonte à il y'a deux ans, je l'avais prise lors de son dernier jour à l'hôpital. Ça devait être le dernier. Certains de ses cheveux avaient repoussé. C'était une telle victoire pour ma mère, elle qui a toujours eu de magnifiques cheveux de jais. 

C'est alors que je la vois face à moi, elle n'apparaît plus uniquement sur la pellicule. Je relève mon bras comme pour essayer d'atteindre son visage. Ses yeux me transpercent, et la douleur me pénètre. Je lâche brutalement la photo, qui s'écrase contre le sol. Ce n'était qu'un rêve. Elle était mon seul espoir. J'aurais espéré qu'elle revienne... Mais elle était morte. Morte.

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