Quand il tomba sur la silhouette échancrée de Nikita en t-shirt au milieu de la place publique, son cœur fit un looping. Il retira sa capuche d'un mouvement désordonné. La patinoire provisoire avait été démontée à l'arrivée de la chaleur et il ne restait plus qu'un immense vide pavé. Leur première rencontre en dehors de l'école lui semblait remonter à des siècles.
Le téléphone portable de Kier vibra dans sa poche de jean, lui provoquant un sursaut.
[de Elaine Luetzen, 14:11]
Jarrive dans 1h30. On se fait un ciné demain ? Un truc daction
Il tiqua devant la notification impromptue de sa sœur aînée. Elle lui avait déclaré hier qu'elle avait fait valoir ses trois jours de congé pour lui tenir compagnie à l'appartement, mais il n'avait pas encore pleinement intégré cette information. Il confirma d'un simple emoji et éteignit l'appareil, exacerbé. Avaient-ils tous fini de déranger ses plans ? Ou le ciel allait-il lui aussi lui tomber sur la tête ? Que quelqu'un parle maintenant ou se taise à jamais !
Ne voulant pas tenter le diable, il accéléra la cadence et, d'une démarche fébrile, il réduisit les derniers mètres entre lui et son... petit copain ?
— Hi, murmura ce dernier. Ça va ?
Son accent était soigneusement étudié et son opposant sut que cela allait se passer comme deux semaines auparavant : Nikita allait lui énoncer une phrase préparée à l'avance, sûrement la date précise de son vol, et s'enfuir à nouveau. Pourquoi prenait-il la peine de le voir en face-à-face ? Ça, Kier l'ignorait.
— Arrête, engagea-t-il abruptement. S'il te plaît.
Malgré lui, son ton se fit presque suppliant sur le dernier mot. Il observa alors le visage de son interlocuteur, dont la lèvre inférieure tremblait. Il avait l'air plus vulnérable que jamais, aussi fragile et minuscule qu'un agneau blessé. Cela brisa les remparts de Kier, qui le prit précipitamment dans ses bras. La tête de la demi-portion vint aussitôt se loger dans son cou et éclata en sanglots.
Cette proximité le prit à la gorge. Il était accablé de voir à quel point la situation les minait tous les deux. Bordel, mais qu'est-ce qu'ils foutaient ?
L'adolescent inspira plusieurs fois, tentant de calmer la vague de tristesse qui remontait dans ses intestins. Tout son corps frissonnait, tandis que ses mains brûlantes se refermaient dans le dos frêle de Nikita pour l'enlacer. Il aurait aimé le protéger pour toujours, comme il se l'était promis, mais le caractère borné de son moustique ne lui en avait pas laissé l'occasion jusqu'ici. Toute cette mascarade pour en arriver là, aujourd'hui, à se morfondre de l'absence de l'autre comme des débiles.
Ils se manquaient à chaque fois. C'était injuste.
— Je peux t'embrasser ?
Nikita hocha vivement la tête contre lui et, sans attendre une seconde de plus, Kier s'empara de ses lèvres. Elles devinrent bientôt humides et gonflées, alors qu'il s'évertuait à les dévorer. Il ne voulait plus les lâcher et son désespoir devait être criant d'évidence, car l'Asiatique gémit sous son joug. Non, pire, il haletait, empoignant le col de sa jaquette pour empêcher de le quitter. Pourtant, c'était lui qui allait...
Kier se recula d'un coup, comme foudroyé. Une douleur acérée sillonna les traits de son visage. Son complice resta d'abord pantelant contre lui, avant de se rapprocher sensiblement, mais il lui refusa un autre baiser. Il ne pouvait pas lui dire adieu ainsi. C'était trop dur. Trop oppressant.
Le désir le terrassait, mais s'il y cédait, il ne s'en remettrait jamais. Il attrapa les mains fines sur son torse pour stopper leur approche. Elles étaient glacées. Encore. Toujours.
— Tu devrais y aller.
Sa voix était rauque et sonnait bizarrement à ses oreilles. Le regard larmoyant, l'orphelin essaya d'articuler :
— N-notre avion...
— Niki, implora-t-il. Je t'en prie, pars.
Le susnommé n'avait pas besoin de lui dire que le juge avait donné la garde de sa sœur à ses grands-parents, ni qu'ils avaient conclu les préparatifs vers un autre continent. Demain, après-demain, dans une semaine, dans un mois, il s'en fichait. Il avait cru à tort qu'il supporterait d'être en présence du jeune homme jusqu'à son départ, mais la réalité le frappait désormais en pleine face : c'était au-dessus de ses forces.
Il était tombé amoureux. Il s'était mis à rêver de leurs prochaines nuits ensemble, de leurs journées de couple, de leur avenir commun. Il espérait le posséder dans un lit, se fondre entre ses jambes, lécher son tatouage à l'intérieur de sa cuisse. Il en perdait le sommeil et l'appétit. Il crevait à l'idée de ne pas avoir plus. Il frôlait la folie.
Nikita avait eu raison. Ils devaient se dire au revoir.
— Thank you, l'acheva enfin celui-ci.
Sa voix, à peine perceptible, se tut dans un tressautement. De lourds cernes soulignaient ses pupilles dilatées, alors qu'il scrutait la réaction de Kier. Il n'avait jamais été aussi magnifique et misérable qu'en cet instant.
Le francophone soutint son regard. Aucun mot n'aurait suffi à exprimer ce qu'il ressentait, alors il ne dit rien. Respectueux, il embrassa avec une extrême douceur le front de son inconnu du banc, parce qu'après tout, il n'avait jamais vraiment été plus que ça. Il s'ancra dans cette position, les lèvres appuyées contre la peau à la fois étrangère et pourtant si familière. Les yeux fermés, il espérait graver cette sensation au plus profond de son esprit.
Retardant l'inévitable, les doigts de Nikita fondirent dans son cou pour y déposer un millier de frissons. Il releva ensuite le menton et leurs souffles se mélangèrent en silence, sans se toucher réellement. Ils avaient tant à se dire, tant à partager. Tant à vivre.
Ils allaient imploser.
Alors seulement, Kier rouvrit les yeux et contempla le diamant pur qu'il tenait contre lui. Il se perdit dans l'obscurité de ses cheveux, la courbe légère de son front, l'épaisseur de ses cils baignés de larmes, l'obscurité percutante de ses iris, la finesse de son nez, la maigreur parfois effrayante de ses pommettes, la plénitude de ses lèvres à demi ouvertes, le vacillement faiblement contenu de sa mâchoire... Il l'aimait. Il l'aimait tellement.
D'un sourire démuni, l'objet de ses pensées se sépara de leur étreinte et s'éloigna sans se retourner une seule fois. Quand il eut tout à fait disparu, des gouttes salées apparurent sur les joues de Kier pour le remplacer. Il se mit à pleurer silencieusement, avant de déglutir et de baisser la tête. Son cœur lui donnait l'impression d'avoir été coulé dans une mare de plomb et il dut se retenir de s'effondrer sous son propre poids. Combattant cet assaut de toutes ses forces, il fit un pas en arrière et partit à son tour.
Elaine et Jass l'attendaient.
Et peut-être, qui sait, oserait-il un jour prendre au sérieux ses cours d'anglais et combler l'océan qui les séparerait ? Mais, là, tout de suite, il avait surtout besoin d'une clope.
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Pot de Colle
Teen FictionKier détestait le système scolaire et surtout ses professeurs. Pour échapper à leur tyrannie, il trouvait toujours le moyen de se faire renvoyer de son dernier cours de la journée, histoire de gratter quelques minutes d'impunité sans se préoccuper d...
