Kier laissa son regard coulisser sur la silhouette d'un patineur à l'extrême élégance, dont le sourire séduisant s'agrandissait progressivement à la sensation de la glace sous ses pieds. Il avait l'impression d'admirer un mirage, un sublime mirage.
« T'es libre, là ? »
Ébranlé, il gratta l'arrière de sa nuque, se remémorant ses propres mots avec fébrilité. Il les avait prononcés sur un coup de tête au détour d'une cigarette et il ne s'était pas attendu à ce que Nikita accepte. Faute d'idée, leurs pas les avaient menés jusqu'à la patinoire publique, peu utilisée à cette heure-là de la journée. Il avait secrètement rêvé revivre leur premier réveillon, leurs premières confidences, et son vœu venait d'être exaucé.
Le mois de janvier avait été anormalement calme. Ils avaient passé la majorité du temps à jongler entre leurs cours et leurs discussions éphémères à côté du cendrier. Le fumeur pouvait fièrement affirmer qu'il avait usé tout son budget clope de l'année en un temps record. Il avait une bonne excuse : maintenant qu'une certaine demi-portion lui faisait les yeux doux, son débit d'inspirations était devenu beaucoup plus important. Cela dit, sa nervosité ne redescendait pas et il soupçonnait que Nikita s'en amusait grandement.
C'était leur petit jeu.
Malgré ces multiples occasions, ils n'avaient pas vraiment pu passer le stade des banalités. Apparemment, les habitants de cette ville s'étaient découvert la manie affreusement chiante de les interrompre en toutes circonstances. Kier avait eu envie de hurler plus d'une fois. Finalement, tout ce qui était sorti de sa bouche avait été une demande de rencard... plus ou moins.
En équilibre précaire, il jeta un coup d'œil circulaire aux alentours, redoutant que son bonheur soit à nouveau gâché par une Lou, un Antoine, un Tuck ou un proviseur sauvage, allez savoir. Heureusement pour lui, personne n'était dans les parages pour déranger leurs retrouvailles, marquant le point final à d'interminables soupirs.
Loin de deviner ses divagations, son fameux invité se rapprocha dans un crissement de patins. Son sourire aurait pu éclairer toute une ville, même masqué sous l'écharpe à grosses mailles qui enroulait son cou.
— Ça va ? s'inquiéta-t-il dans un français quasi irréprochable.
Ses mains nues agrippées au bord de la piste, Kier se mordit l'intérieur des joues en silence. La petite frimousse soucieuse qui l'observait le faisait fondre. Il opina du chef pour seule réponse, essayant de paraître à son aise, mais c'était mal parti. Il était tout, sauf dans son élément. Flash info : il ne savait pas patiner. Ironique, n'est-ce pas ?
— Sure ?
D'abord dubitatif, le visage de Nikita se radoucit après quelques instants d'observation. Il venait de comprendre le fond du problème. Une petite moue amusée pointa alors au coin de ses lèvres, tandis qu'il prenait une pose décontractée contre le rebord de la patinoire pour enfoncer le clou. À côté de lui, son interlocuteur avait l'air d'un rejeton aux jambes flageolantes.
Cette mesquinerie suffit à avoir raison de Kier, qui se rembrunit, honteux de ce qu'il s'apprêtait à avouer :
— Je suis un manche sur ces trucs, expliqua-t-il en cherchant un équivalent en anglais. I... merde, euh... I am bad ?
Tel un juge impitoyable, l'Asiatique leva un sourcil et l'examina de haut en bas. La vue devait être hilarante, car après sa brève analyse, il éclata d'un rire cristallin, plié en deux.
— You're bad ? Oh, Kèr...
Vexé, le susnommé croisa les bras sur son torse, manquant de se vautrer sur la glace. Ce n'était pas vraiment le moment de se fendre la poire. Certes, il y avait peut-être un chouïa matière à rire, mais un peu de soutien n'était pas de refus...
VOUS LISEZ
Pot de Colle
Teen FictionKier détestait le système scolaire et surtout ses professeurs. Pour échapper à leur tyrannie, il trouvait toujours le moyen de se faire renvoyer de son dernier cours de la journée, histoire de gratter quelques minutes d'impunité sans se préoccuper d...
