Kier regardait Lou avec attention dans la pénombre de la salle de cours. Assise à la même table que lui, elle avait l'air extatique. Cela était suffisant pour le rendre sceptique.
Sa voisine d'anglais n'exprimait jamais sa joie de façon aussi ostentatoire. Elle était plus du genre à jubiler derrière un sourire mesquin. Son plan machiavélique du jour devait être vraiment horrible pour la mettre dans un tel état.
— Pourquoi tu ronronnes ?
Il devait en finir une bonne fois pour toutes, sinon il n'arriverait jamais à se concentrer sur le court-métrage diffusé au mur.
— Niki veut que je te passe un message, expliqua-t-elle, un sourire radieux aux lèvres.
Niki.
Il fronça les sourcils, inspectant le visage de la demoiselle. Malgré son intérêt naissant, il restait sur ses gardes. Pour la première fois depuis leur rentrée commune, il se mit à douter de sa franchise. Venait-elle vraiment d'attendre les vingt dernières minutes en silence pour pouvoir lui sortir cette phrase de son chapeau ?
— T'es son pigeon voyageur, maintenant ?
Elle leva les yeux au ciel, pas vexée pour un sou, puis se baissa pour relacer le haut d'une de ses bottes. Aujourd'hui, elles étaient d'un orange sombre, comme une tempête de sable.
— Mais nan, gros Saint-Bernard, je suis Cupidon.
Kier manqua de s'étrangler avec sa salive.
— Pardon ?! siffla-t-il à voix basse.
Elle se redressa et éclata de rire sous le regard désapprobateur de Monsieur Hochard, qui les surveillait désormais. Son hilarité passée, elle finit par se pencher à son oreille, prise au jeu.
— Vous êtes mignons ensemble.
Il était perdu. Sidéré, un seul mot franchit ses lèvres :
— Quoi ?
La botte de l'étudiante se mit à battre en rythme contre le radiateur. Il était évident qu'elle se regorgeait de ses réactions.
— Vous êtes mignons ensemble, répéta-t-elle d'une voix ferme.
Le cerveau de Kier cessa de fonctionner. Cette nana était folle. Tarée. Toxique.
Elle ne chercha pas à se justifier malgré son regard incrédule et continua sur sa lancée :
— Il voulait te remercier pour ta visite, la semaine dernière. Il a aussi dit que la prochaine fois, tu as intérêt de passer du temps avec lui, et pas sa sœur, sinon il va commencer à être jaloux. Ah, et il est toujours cloué au lit. Tout en anglais, bien sûr, mais tu vois l'idée.
Quand il ne se faisait pas remonter les bretelles par ses professeurs, l'absence de l'Asiatique obnubilait ses pensées, mais il ne s'était pas attendu à recevoir une missive pareille. D'ailleurs, cette histoire ne tenait pas la route. Depuis quand Lou jouait les entremetteuses ? Pire, complotaient-ils ensemble en secret dans le seul but de le rendre dingue ?
Il allait objecter lorsqu'elle posa un doigt sur ses lèvres pour le faire taire.
— Oui, j'ai son numéro. Oui, on est potes. Oui, il me parle de toi. Oui, il s'impatiente. Non, ça ne te regarde pas, répondit-elle à toutes ses questions muettes.
Elle gloussa et se tourna vers la fenêtre, dont le store était tiré, pour clore leur discussion. Kier en resta bouche bée, rouge pivoine. Elle ne manquait pas de culot... et Nikita non plus, bon Dieu ! Comment pouvait-il lui faire un effet pareil par le biais de cette chieuse de service, avec juste quelques mots ? C'était dément !
Il ne répondit rien, mort de honte. Il aurait dû envoyer un message à Nikita comme celui-ci le lui avait demandé devant le foyer, comme Win le faisait tous les soirs pour sympathiser. Maintenant, ce moustique avait trouvé le moyen ultime de le lui faire payer...
Quand Lou esquissa un mouvement de tête dans sa direction, il fuit la confrontation du regard, soudainement captivé par les acteurs du film. Il ne comptait pas lui offrir son visage mortifié, elle ne méritait pas ce plaisir.
Ses neurones cogitaient à vive allure. Si c'était pour entendre et, surtout, comprendre de telles phrases directement de la bouche de l'autre demi-portion, il allait s'y mettre, à la langue de Shakespeare. Il en donnait sa parole.
[de Win S., 10:11]
Pourquoi être venu ?
Extirpé de sa rêverie par une vibration, Kier regarda l'écran de son téléphone en fronçant les sourcils. Les Shelling étaient vraiment surprenants. Quand on en mentionnait un, l'autre apparaissait comme par magie. S'étaient-ils passés le mot ? Ou alors, quelque chose avait changé sans qu'il ne s'en aperçoive ? Devait-il s'en inquiéter ?
Voilà, il devenait chèvre.
Après une grande inspiration, il fit abstraction de ses émotions enfouies et relut sa question. C'était donc ça qui avait taraudé la jeune fille dans le parc ? Elle n'était donc pas aveugle, elle avait bien senti qu'il se passait quelque chose entre les deux garçons.
Cette réflexion lui réchauffa étrangement l'estomac et il sourit. Il ne pouvait pas lui en vouloir d'être curieuse. Il avait débarqué sans prévenir au foyer pour prendre des nouvelles de Nikita — cela mettait la puce à l'oreille. De plus, lors de leur rencontre, il n'avait absolument pas caché sa fébrilité... Quand bien même, il soupçonnait qu'elle n'avait pas eu besoin de le scruter plus que ça pour le percer à jour. Elle avait sûrement un aussi bon instinct que son frère. Un truc de famille, qui sait ?
Il se fit le plus discret possible pour répondre sans être surpris par le professeur. Lou lui jeta un regard circonspect, qu'il ignora.
[à Win S., 10:13]
Je ne suis pas très bavard mais je voulais lui parler. Tranquille
On se fait souvent emmerder et ça m'énerve
Ce n'était pas tout à fait la vérité, mais ce n'était pas un mensonge non plus. Un mois de silence s'était écoulé entre son inconnu du banc et lui. Un mois à ruminer. Un mois à oublier. Un mois à échouer.
Il s'attendait à ne recevoir aucun commentaire et replongea dans le dénouement du court-métrage, quand une nouvelle notification apparut :
[de Win S., 10:20]
C'est tout ?
[à Win S., 10:21]
Non.
Il l'avait écrit spontanément, avant de s'en mordre les doigts. Mais l'effacer n'aurait rien changé, elle l'avait vu. Ce petit mot insignifiant. Si futile. Si sincère.
Pourtant, il voulait tout dire.
Il aurait aimé pouvoir lui parler de ses doutes du moment, d'autre chose que de ses mésaventures avec Jass et ses petites péripéties de mauvais élève. Il aurait aimé lui avouer son envie complètement stupide et enflammée de proposer à Nikita de faire une collocation avec lui. Il aurait aimé être capable de dire « je veux me rapprocher de lui, vraiment me rapprocher de lui ».
Win l'aurait bien pris. Elle aurait probablement fait preuve d'un certain mutisme au début, mais elle aurait respecté le fait qu'il tentait sa chance. Elle ne l'aurait pas assailli de questions, même si celles-ci lui brûlaient la langue. Du moins, il s'était imaginé sa réaction ainsi.
Elle n'envoya rien en retour.
Il éteignit son téléphone, un maigre pincement au cœur.
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Pot de Colle
Fiksi RemajaKier détestait le système scolaire et surtout ses professeurs. Pour échapper à leur tyrannie, il trouvait toujours le moyen de se faire renvoyer de son dernier cours de la journée, histoire de gratter quelques minutes d'impunité sans se préoccuper d...
