Son ombre se refléta dans la petite flaque d'eau qui naissait dans le couloir à cause de l'humidité qui régnait. Les deux se regardèrent dans les yeux sans qu'aucun d'eux ne les baisse. Leur confrontation fut brusquement interrompue par Marianna qui dévalait les escaliers en trombe en soufflant fortement.
— Isabelle ! Je viens de recevoir un appel de ma sœur, elle... elle m'attend à la maison ! s'exclama-t-elle avec exultation en butant sur un mot à la vue de Karl.
La jeune femme rompit le jeu de regard pour porter toute son attention sur sa meilleure amie. Son attitude n'exprimait rien en particulier, mais en son for intérieur son corps bouillonnait.
— À la maison ? répéta d'une voix étrange Isabelle en touchant son avant-bras comme une caresse.
— Chez-nous, oui ! Tu veux m'accompagner ?
Le regard de la jeune femme se voila signe qu'elle n'était plus parmi eux bien que son corps soit présent. Marianna ne pouvait comprendre ce qu'elle ressentait, elle avait été absente le jour où tout avait basculé. Pour son amie, le chagrin était ressenti à la vue de sa maison détruite, ses parents s'en étaient allés avec la plus jeune après le départ leur fille aînée. L'ayant perdue de vue, Isabelle avait ignoré que Maria s'était installée dans leur pays natal.
— Je ne sais pas vraiment, mon frère arrive demain. Quand dois-tu t'y rendre ? questionna-t-elle avec une mine absente.
— À la fin de la semaine prochaine, je pense, mais tu dois m'accompagner.
— Tu dois te douter que c'est le dernier endroit où je voudrais me rendre, continua Isabelle sans élever le ton.
— Je comprends, seulement, tu dois faire abstraction, cette époque est terminée, s'entêta la jeune femme.
— Faire abstraction ! Vous entendez ça ! Je dois faire abstraction ! Mais bien évidemment comme si cela pouvait arriver en un claquement de doigts. Tu penses comprendre, mais ce n'est pas moi qui ai quitté le pays avant tout ça. Alors, tu penses réussir à me comprendre ? Et Filip ? Tu y penses ? se lâcha Isabelle en faisant ressurgir la colère accumulée depuis quelques jours.
Un silence enveloppa le groupe et Marianna baissa la tête de tristesse à l'entente de ce prénom devant un Karl complètement perdu. Elle avança doucement comme si elle approchait un animal blessé, puis posa une main chaleureuse sur son épaule et descendit vers son avant-bras.
— Je sais très bien que rien ne pourra me faire ressentir la même douleur que tu ressens maintenant depuis sept ans. Filip était un très gentil garçon, il n'a pas mérité ce qui lui est arrivé, osa-t-elle prendre la parole d'une voix affectueuse.
— Tu acceptes donc mon choix de ne pas t'accompagner. Je peux tout de même y réfléchir si tu y tiens, mais ne t'attend pas à grand-chose, dit Isabelle à voix basse, chargée d'émotions réprimées.
Un sourire d'une tristesse infinie naquit sur ses lèvres.
— La Pologne se remettra très vite de ton absence.
Le nom fut à peine sorti de la bouche de Marianna que Karl se raidit brusquement sous un flux de souvenirs qui faisaient partis de son passé. Il secoua la tête de manière imperceptible afin de se re-concentrer sur la conversation entre les deux femmes. Son esprit avait fait très rapidement le calcul à l'entente de ce chiffre sept. Son sang n'avait qu'un seul tour dans ses veines, il avait devant lui une survivante de la Seconde Guerre mondiale.
— Je pense aussi, répondit Isabelle en tentant de lui rendre son sourire qui se transforma en grimace.
— Je vais vous laisser, intervint Karl, les pensées ailleurs en quittant par la suite la pièce d'un pas qu'il souhaitait le plus posé possible.
Une fois sorti, il s'arrêta un moment sur le seuil et fixa les nuages qui se déplaçaient. Les souvenirs l'assaillirent de toutes parts, il avait passé des années à se débarrasser des cauchemars qui avaient hanté ses nuits. On ne ressortait indemne de la guerre. Personne ne pouvait laisser derrière lui ce qui avait été vécu.***
Faisant les cents pas dans sa chambre, Isabelle chercha à ignorer ce que son esprit cherchait à faire resurgir. Tout cela était passé, mais profondément encré en elle. Son cœur battait dans sa poitrine avec un rythme effréné depuis la proposition qui ressemblait à ses yeux à de la folie.
— Le monde ne tourne pas autour de toi, vieille folle, maugréa-t-elle dans sa barbe.
En effet, elle pensait sérieusement à faire un énorme pas en avant sur ses traumatismes. Elle se rendrait dans son pays natal. La jeune femme avait passé toute l'après-midi ainsi que la soirée à réfléchir à cela et sa décision avait été prise. Une soudaine fatigue la prit, décidant à sa place la suite de la soirée. Elle se dirigea vers la salle de bain et s'abandonna sous les jets d'eau chaude qui achevaient de nettoyer sa peau de toutes impuretés. Elle ferma les yeux, profitant de cet instant rien qu'à elle. Par la suite, Isabelle rejoignit son lit et sombra dans un sommeil agité.
Le lendemain, quelle fut sa surprise de voir à une heure bien avancée de la matinée un jeune homme à sa porte. Elle dévoila ses dents blanches et bien alignées avant de prendre dans ses bras cet enfant qui était devenu un adulte.
— Isabelle, moi aussi, je suis content de te revoir, mais là, tu m'étrangles ! couina dans son cou Aleksander.
— Pardonne-moi, je suis si heureuse ! dit-elle en l'attrapant par le bras pour l'entrainer chez elle.
— Je ne savais pas que ton frère t'avait manqué à ce point, railla gentiment le jeune homme en la prenant à son tour dans ses bras.
L'étreinte les emmena tous les deux quelques années auparavant. Il s'écarta les yeux embués de larmes et l'embrassa sur les deux joues avec amour. Isabelle le dévisagea avec attention et sourit face à ses cheveux roux qui poussaient comme bon leur semblait. Les yeux cognac brillaient de l'affection qu'il lui portait, émouvant la jeune femme au plus profond d'elle-même. Isabelle jeta un coup d'œil à la pièce qu'Aleksander observait attentivement, sa moue se fit désapprobatrice lorsqu'il vit l'état du plafond dans un coin de cuisine qui échappait d'habitude aux regards.
— Tu es sérieuse, tu ne peux pas vivre sous un toit sur le point de s'effondrer. Regarde, le plafond est pourri par l'humidité, fit-il remarquer un pointant du doigt le lieu en question avec accusation.
Isabelle croisa les bras en signe de contrariété.
— Si tu es venu pour un constat d'habitation, la porte se trouve derrière toi.
— Toujours aussi comique la sœurette, plaisanta son frère en lui administrant une claque affective sur l'épaule.
Isabelle ne put s'empêcher de sourire, un sourire sincère cette fois. Aleksander avait certes grandi, mais le comportement était resté le même, il aimait la chercher et elle le lui rendait bien. C'était comme s'ils ne s'étaient jamais quittés. La complicité entre eux n'avait disparu, bien au contraire, on aurait dit qu'elle était encore plus solide.
— Et toi toujours aussi intelligent, mon frère, à ce que je vois, claqua-t-elle avec une mine sérieuse tandis qu'intérieurement son cœur se réchauffait à chaque fois qu'elle posait son regard emplit d'amour fraternel sur lui.
— Aïe, Isabelle, tu viens de briser mon pauvre cœur, se lamenta-t-il en portant sa main sur sa poitrine en un geste théâtral.
— À qui parles-tu ? s'en mêla Marianna les paupières fermées en sortant à peine du lit d'Isabelle qu'elle s'était appropriée.
Aleksander tourna la tête vers la jeune femme et écarquilla les yeux sous l'effet de la surprise. Il cligna plusieurs fois des paupières pour s'assurer qu'il ne s'agissait pas d'une vision et de son côté Marianna n'effectuait plus moindre geste.
— Fait attention, Marianna, ta mâchoire risque de se décrocher, taquina Aleksander en reprenant constance se dirigeant vers son amie d'enfance et l'étreignant de ses longs bras musclés.
— Aleks ? C'est bien toi ? demanda la jeune femme, peinant à y croire bien qu'elle sache que son arrivée était prévue.
— Et oui ! L'indispensable homme de notre groupe est de retour !
— À ce que je vois, tu n'as pas perdu ton humour ! ria-t-elle en s'emparant de sa main avec frénésie.
Isabelle qui avait jusque-là regardé la scène, émue, s'avança vers les deux en se raclant la gorge. Son frère se tourna vers elle, un sourire étincelant aux lèvres et s'empara de son bras avec énergie et la plaqua contre lui pour un câlin de groupe comme lorsqu'ils étaient plus jeunes. La sonnette retentit, brisant les retrouvailles remplies d'émotions fortes. Isabelle informa d'un geste de la main qu'elle y allait puis se dirigea vers la porte en se demandant qui cela pouvait bien être. Quelle fut sa surprise de découvrir l'homme qu'elle avait engagé.
— Je suis désolée de ne pas vous inviter à entrer, mais mon frère est arrivé plus tôt que prévu, enchaîna-t-elle sans lui laisser le temps d'ouvrir la bouche.
Il hocha la tête et lui fit signe de sortir. Isabelle se retourna puis quitta l'appartement en prenant bien soin de refermer la porte, Marianna se chargera de détourner l'attention d'Aleksander.
— Que voulez-vous ? chuchota-t-elle en sachant les murs mal insonorisés.
— Je voulais vous dire que la surveillance était en place, mais il serait plus prudent d'avoir un garde du corps qui pourra intervenir à n'importe quel instant, lui dit-il l'air grave en la fixant dans les yeux.
— Mon frère se doutera de quelque chose, refusa la jeune femme en reculant d'un pas.
— Peut-être pas sous l'appellation de garde du corps, mais plutôt comme un petit ami, celui de votre amie ou le vôtre, proposa-t-il d'un ton neutre en posant une main sa ceinture lorsque sa voisine monta difficilement les escaliers.
— Pour Marianna cela va être un peu compliqué puisqu'elle a laissé le sien au Japon, ce qu'elle doit sûrement être en train de raconter à mon frère.
— Il ne reste plus que vous alors.
— Je ne vois pas en quoi cela pourrait vous servir, chercha-t-elle à dévier la conversation.
— À arrêter la menace qui pèse sur votre famille, expliqua calmement et professionnellement Karl.
— C'est d'accord, soupira Isabelle en regrettant déjà son choix.
— Dans ce cas, je me dois de connaitre votre nom et prénom. Cela serait étrange que je vous appelle « madame ».
— Attendez quelques instants. C'est vous qui allez nous suivre comme notre ombre ?
— Bien évidemment, c'est mon rôle, dit-il naturellement.
— Isabelle Nowak, voilà comment je me nomme.
— Et moi...
— ... Karl, je sais, le coupa la jeune femme en s'impatientant, elle souhaitait retrouver son frère et profiter des moments qu'ils partageraient.
Étonné, l'homme serra les poings pour endiguer sa colère envers la personne qui a eu le culot de décliner son identité. Lorsqu'il effectuait son travail, il ne donnait jamais son prénom pour plus de sécurité. Sa couverture aurait pu être compromise. De plus, ce qu'il s'apprêtait à faire, il ne l'avait jamais mis en pratique. Isabelle, c'est ainsi que la jeune femme se nommait, ne montra aucun signe de peur par rapport à la menace qui pesait sur elle. Il y avait également une règle à laquelle il ne dérogeait, c'est l'identité de ses clients, interdiction de la connaître au cas où il souhaiterait les revoir un dehors du travail.
— De qui le tenez-vous ? questionna-t-il avec une pointe de fureur dans ses paroles.
N'étant pas dupe, la jeune femme se contenta d'une réponse vague avant de tenter de regagner son appartement. Sa tentative fut interrompue par le bras puissant de Karl qui se plaça en travers de son chemin.
— Vous acceptez ?
Un rictus apparut sur le visage de la jeune femme le poussant à retirer son bras. Son beau visage se déforma si bien qu'il voulait supprimer cette expression à tout jamais.
Mais à quoi pensais-je ? Je devrais renoncer à cette mission, songea-t-il.
Il avait un mauvais pressentiment par rapport à cette famille et à son amie.
— Je n'ai pas le choix.
Sur ces mots, elle tourna les talons le laissant seul, planté dans le couloir, Karl s'apprêta à faire demi-tour quand elle réapparut avec un morceau de papier entre les doigts.
— Voici de quoi rester en contact, bien évidemment vous l'utiliserez qu'en besoin extrême.
— Comptez sur moi, madame.
Il haïssait de devoir appeler par ce nom la jeune femme qui se tenait en face de lui. De ce qu'il voyait, elle n'était pas mariée ni fiancée alors à quoi bon vouloir continuer à se vieillir ? Faisant abstraction de ses émotions, il lui ajouta avec le plus grand calme possible :
— Je reviendrai cette après-midi, autant rencontrer votre frère le plus tôt possible.
— Comme vous voudrez, accepta Isabelle sans même revenir sur sa décision.
Elle imaginait très bien la tête de Marianna à l'annonce de cette nouvelle plus que surprenante, il était vrai que depuis quelques années sa vie amoureuse était au plus bas, ce que son amie n'avait pas manqué de lui faire remarquer. Elle devait s'arranger pour lui parler et tout lui expliquer avant que son imagination n'invente des choses plus farfelues les unes que les autres.
Isabelle rentra songeuse en se mordant les phalanges d'anxiété. Elle retrouva Aleksander et Marianna assis sur le canapé lit devant la télévision, regardant Casablanca de Michael Curtiz, enlacés. La jeune femme sourit face à ce tableau, elle savait depuis qu'elle était enfant que Marianna avait un faible pour son frère, seulement, elle ignorait que cette attirance était toujours présente. Malheureusement, son petit ami avec qui elle partageait son appartement ne serait sûrement pas ravi d'apprendre que sa bien-aimée ressentait une inclination pour Aleksander.
Quant à ce dernier, il lui était difficile de l'analyser sur ce sujet étant donné qu'il plaisantait à tout bout de champ et avec tout le monde. Autant dire qu'il s'entendait avec beaucoup de personnes plus ou moins bien attentionnées. Isabelle espérait que par ailleurs, il ait un peu grandi, quittant ainsi son personnage de clown qu'il revêtait à chaque fois.
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Un Soleil brisé
ActionCe jour-là, on n'entendit guère grand-chose, les cœurs s'étaient éteints dans leurs poitrines qui se soulevaient quelques instants auparavant. Depuis ce jour, la haine occupait son cœur. Vengeance, quand tes sombres griffes s'emparent de notre corps...