CHAPITRE 10

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10.

Tout l'alcool du monde n'aurait su me faire oublier ce qui me brûla les lèvres toute la nuit et m'empêcha de dormir. Ce sommeil torturé, interrompu, je le connaissais bien. La nuit finit malgré tout par alourdir mes yeux, sans doute pour garder secrète la lente course de l'astre.

Je me réveillai au milieu de la poussière. Loup était assis, les yeux dans le vague, la tête perdue dans les volutes âcres du feu mourant. De la musique s'échappait de la voiture.

−Salut, dis-je. Bien dormi ?

−J'ai la tête explosée, répondit-il en riant. Je me souviens même plus.

−Ah... Moi aussi.

Je me levai. Mon corps était lourd, mon cœur battait dans ma tête. J'avançai jusqu'à DEG en titubant et me laissai tomber dans les sièges moelleux. La musique était trop forte, un morceau de rock rétro grésillant. Je fixais le plafond. Est-ce que j'avais rêvé ? Est-ce que l'alcool m'avait fait imaginer des choses ? Je ne savais plus. Les yeux pleins de larmes, mais le cœur vide de sentiments, j'attendis que la chanson finisse.

... jeune homme et l'adolescente sont toujours recherchés. Toutes les forces de police ont été mobilisées après la demande de Frank Senin, le beau-père de la victime. Noé Juhel, le jeune homme arrêté hier dans la soirée, a gardé le silence. Il est actuellement en garde à vue.

Je me redressai et levai le bras mollement pour appeler Loup.

−Hé. Hééé !

−Quoi ?

−Noé n'a rien dit. On nous cherche. Devine qui a envoyé la police à notre recherche...

−Votre beau-père ?

−Salaud.

Il s'éloigna, piétina les restes du feu et éparpilla les cendres, puis s'installa au volant. J'attachai ma ceinture.

−Tu te souviens de la nuit où tu as sonné chez nous ?

−Oui, le soir où on est partis.

−Il était, genre, minuit. Qu'est-ce que tu faisais ?

Loup me dévisagea, puis tourna la clé dans le contact.

−Pourquoi tu poses autant de questions ?

Mon frère et ma sœur n'étaient plus de la partie. Il n'y avait plus que deux joueurs dans la course, les yeux qui pleuraient, du whisky et un baiser au bord des lèvres. La route défilait, chauffée à blanc, cette fois. L'air était trouble, des mirages naissaient à la limite de la route. Je me mis à fouiller les boîtes à gants. Des mouchoirs, un carnet de timbres, un lacet, un couteau à cran d'arrêt, et des dizaines de pièces rouges. Il y avait aussi un flacon. Du parfum. Je le humai. L'odeur de mon frère. J'avais envie de pleurer.

−Elena, tu trouves pas que ça sent...

Je lui glissai le flacon sous le nez.

−Ouah. C'est lui. C'est vraiment lui.

Loup posa sa main sur mon épaule, sûrement pour me consoler, puis la retira presque aussitôt pour une raison qui m'échappait.

−On va faire comment ? demandai-je.

−On va faire des détours. Le plus de détours possibles.

Je n'y croyais plus. Je ne me rattachais plus qu'à une chose. Lui.

−Qu'est-ce que c'est que cet endroit ?

Les pneus crissaient au contact de la chaussée défoncée. Des maisons en ruines, partout, des vitrines fracassées.

−J'ai jamais vu ça ! s'écria Loup, qui sortit précipitamment de la voiture.

Je sortis à mon tour. Il n'y avait que nous et cette ville fantôme. Un frisson d'excitation me parcourut tout entière. Le soleil entrait à peine en son zénith et illuminait chaque recoin, chaque mur couvert de graffitis. Loup rentra dans une maison. Je décidai d'explorer un peu. Il y avait un square en friche où des balançoires rouillées arboraient une écharpe de toiles d'araignées. Je balayai l'une d'elles et m'assis. Rien d'autre que le vent n'avait apparemment effleuré les murs de cette ville depuis des années. À la cime d'un arbre, deux oiseaux se dévisageaient. Deux oiseaux qui s'envolèrent lorsqu'un cri retentit.

−Loup ! criai-je, d'instinct, avant de me mettre à courir dans les rues à sa recherche.

Je reconnus la maison où il était entré. Elle était sombre, sentait le pourri et la mort. Le rez-de-chaussée était vide. Je grimpai les marches quatre à quatre, paniquée à l'idée qu'il lui soit arrivé quelque chose. Au milieu de l'escalier, je pris conscience que mon attitude était ridicule. Je n'étais rien pour lui. Il ne se souvenait pas de ce qui s'était passé la soirée précédente. Et je commençais à douter de ce que dont je me souvenais.

−Loup, où es-tu ?

Silence. Je commençais à avoir peur. L'étage était sombre. De la poussière remplissait le moindre millimètre carré de la chambre où je marchais. Un bruit de froissement survint, puis un souffle. Je m'immobilisai, incapable de respirer. Puis je sentis une odeur. De feu de bois et d'alcool. L'obscurité était si profonde que j'aurais pu la toucher. Je me retournai, réduisant l'espace entre Loup et moi.

−Je t'ai fait peur ? demanda-t-il, moins sûr de lui.

−Non. Tu ne me fais pas peur.

Il se taisait.

De retour dans la voiture, Loup ralluma la radio. La femme qui parlait indiqua que notre voiture avait été signalée dans trois des endroits où nous étions passés.

−Il ne suffit pas de nous signaler, dit Loup. Il faut nous rattraper.

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