CHAPITRE 15

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15.

Je me souviens.

Violette et moi avons été placées en famille d'accueil, chez les Vanpeels. Noé a eu dix-huit ans deux jours après le procès, et il a été condamné à trois ans de prison ferme pour vol de voiture et conduite sans permis. Après notre sortie de l'hôpital, Loup avait disparu.

J'étais allongée dans le canapé. Violette avait allumé la télé, avait monté le son.

−C'est trop fort, marmonnai-je.

−Pousse toi, alors, t'es allongée sur la télécommande.

Je me levai et pris la bouteille de sirop dans le frigo de la cuisine.

Violette avait sept ans. Ses cheveux avaient commencé à foncer. Elle les coiffait avec soin, les retenait avec des barrettes.

−Tu veux boire quelque chose ?

−Non, merci.

Je hochai la tête, me servis du sirop jusqu'à la moitié du verre et remplis le reste d'eau du robinet. Je bus en plissant les yeux. C'était trop sucré.

C'était une maison du nord, en briques rouges, où tout était petit. Il faisait chaud à l'intérieur, et dehors, il faisait gris. Jeanne, ma mère nourricière, m'appela du haut des escaliers.

−Elena !

−Oui ?

Je vidai mon verre dans l'évier et montai la rejoindre. Les escaliers étaient étroits, recouverts de moquette, doux sous mes pieds nus.

Jeanne était assise sur le sol de ma chambre, entourée de cartons. Mes cartons.

−Je ne comprends pas, tu n'as toujours pas sorti tes affaires ?

Je me tenais debout, immobile dans l'encadrement de la porte. Devant mon air désabusé, elle se leva, fronça les sourcils.

−Écoute, je sais que c'est dur d'être en famille d'accueil, et je sais que... tout ce que vous avez vécu, ta sœur et toi, n'est pas négligeable. Mais ça va faire un an. Je pensais que tu te serais habituée.

Elle avait l'air blessé. Je n'en avais aucune envie, mais je m'avançai et la pris dans mes bras. Le soupir de Jeanne souleva mes cheveux. Elle m'embrassa sur les deux joues et s'en alla.

−Et c'est là que ça se corse, dis-je, une fois seule.

Je m'assis au milieu des cartons, en ouvris un avec lenteur, en prenant soin de décoller d'abord entièrement l'adhésif qui le refermait. J'avais peur, oui. C'était comme si le spectre d'un passé douloureux allait s'échapper de sa cage. Je fouillai dans le premier carton, sur la défensive. Ma main rencontra un morceau de caoutchouc. C'était la semelle d'une basket orpheline, une vieille Geox à scratchs de garçon. Je la balançai à ma droite, et continuai. Il y avait un CD, une compilation des titres à la mode en 2008. Je souris, nostalgique. J'aurais voulu redevenir enfant, insouciante. J'aurais voulu que rien de tout ça ne se soit passé. Je repensai aux étés passés chez la tante de Loup, et un épisode que je croyais perdu à jamais me revint.

C'était l'été. Loup courait sur la plage en hurlant, et Noé tenait Violette dans ses bras. J'avais onze ans. On avait tout devant nous. Un orage avait éclaté sur l'océan, et on s'était assis pour admirer le spectacle. Plus il s'approchait, plus la tension montait. Il faisait chaud, et nous avions fini par nous endormir dans le sable. Au beau milieu de la nuit, un bruit m'avait réveillée. J'avais laissé notre lampe de camping allumée toute la nuit. Au milieu du faisceau, j'avais vu Loup se débattre dans l'eau et tendre les bras, brandissant un petit corps dégoulinant. Violette. Trempé jusqu'aux os, il s'était rassis à côté de moi, avait enroulé Violette dans son pull.

LA ROUTEOù les histoires vivent. Découvrez maintenant