Je ne comprends pas.
Mon geste n'était pas prémédité. Il était sincère. Quand je l'ai vue exploser de rage, je n'ai eu qu'une seule envie : la serrer dans mes bras.
Sa colère ne m'était pas entièrement destinée, je l'ai senti. Elle était perdue et submergée.
Jamais personne ne m'avait parlé de cette manière. J'aurais dû la recadrer, poser des limites. Et pourtant... je ne l'ai pas fait.
Et puis, doucement, elle s'est apaisée. Sa respiration s'est ralentie. Elle a levé vers moi ses grands yeux bleus. Les flammes avaient laissé place à une mer calme après la tempête.
-Je suis désolée, a-t-elle soufflé.
-Vous n'avez pas à vous excuser.
-Je devrais m'en aller...
-Restez.
Mais elle a baissé les yeux et s'est écartée.
-Je comprendrai votre décision à venir, monsieur Lewis.
Puis, elle est partie. Sans un mot de plus. Sans un regard.
Je suis resté là, figé. J'aurais dû la retenir, lui parler, lui demander si elle allait bien. M'excuser, moi aussi. Mais je n'ai rien fait.
Car il y avait cette peur, celle de perdre le contrôle. Encore une fois, elle avait bouleversé le cadre, désorganisé le moment. Je ne maîtrisais plus rien alors que j'étais censé diriger cet entretien.
La journée s'est achevée péniblement. De retour chez moi, j'ai tenté de dormir. En vain. Son regard hantait mes pensées. Cette détresse dans ses yeux me poursuivait. D'ordinaire, faire plier un employé, le menacer, le pousser à bout ne m'ébranle pas.
Mais avec elle... c'est différent.
Cette nuit-là, les regrets ont rongé jusqu'à mes rêves.
C'est donc alourdi d'un remords inattendu que j'essaye d'étudier les comptes au côté de Nick.
-Comment se sont passés tes entretiens fiston ? se renseigne-t-il.
-Ils étaient...
Inutiles pour la plupart.
Mais aussitôt, le visage d'Ella Fardan s'impose à moi. Son regard, sa voix, sa colère.
-Intense.
-Intense ? me reprend-il. Ce mot me rappelle ton père. Il l'utilisait sans arrêt pour parler de ses journées de travail ou pour mentionner le caractère de ta mère.
Je soupire. Je n'aime pas parler d'eux. Pas avec lui. Nick est le seul à les avoir vraiment connus ensemble. Mieux que moi.
-Hanna était magnifique, soupire-t-il. Ton père a eu un véritable coup de foudre. Il parlait sans cesse de ses yeux.
-Nick...
-Tes parents s'aimaient profondément, tu sais. Ton père évoquait sans cesse son regard. Tout a changé quand elle est morte. Il s'est enfermé. Il a bâti cette entreprise comme une forteresse autour de son deuil.
Toujours ce même refrain. Nick ressasse le passé, encore et encore, quand moi, je veux l'enterrer.
Je me lève brusquement, me dirige vers la porte, et lâche froidement :
-Ces murs n'ont pas été construits sur le chagrin mais sur le pouvoir.
Je claque la porte derrière moi.
La cravate me serre soudainement. Je l'arrache presque.
Ma mère est morte peu après ma naissance. Je n'ai connu que l'ombre d'un père, trop occupé à ériger son empire pour me voir grandir.
Il ne m'a jamais regardé. Jamais écouté. Jamais pris dans ses bras. Toute ma vie, j'ai cherché à lui plaire. À exister pour lui.
Toute ma vie, j'ai été seul.
Toute ma vie, j'ai cherché ce que c'était, le bonheur.
Je ne veux plus penser à ces souvenirs. Le passé est derrière moi. On ne peut pas commencer un nouveau chapitre quand on relit les précédents.
Pour reprendre mes esprits, je traverse les longs couloirs. Mes pas me portent malgré moi vers le service marketing. J'hésite un instant devant la porte.
Est-ce une bonne idée ? Oui car elle sera là. Et je lui dois des excuses.
Elle ne doit pas démissionner à cause de mon incompétence. Je dois m'assurer qu'elle va bien.
Décidé, j'entre dans le bureau. Mon regard la trouve instantanément. Elle est assise au fond de la pièce, baignée par la lumière du soleil. Ses cheveux châtains tombent en cascade sur ses épaules.
-Jack ! Quelle bonne surprise ! résonne une voix stridente.
Lisa surgit devant moi et attire tous les regards. Ella nous remarque du coin de l'œil puis retourne à son écran comme si de rien n'était.
-Je te manque déjà, roucoule-t-elle. Que me vaut ta venue ?
-Je viens parler à Ella.
-Ella ? s'étonne-t-elle en grimaçant. Pourquoi Ella ?
-Nous n'avons pas terminé notre entretien.
-J'espère que le mien n'est pas fini non plus ? me dit-elle en me faisant les yeux doux.
-Si Lisa, j'ai pris assez de temps pour toi.
Je l'ignore et m'avance jusqu'au bureau d'Ella.
-Mademoiselle Fardan, est-ce que vous auriez quelques minutes ? J'aimerais vous parler.
Elle hoche silencieusement de la tête. Plus un mot ne franchit ses lèvres, après la tempête de la veille. Elle n'ose plus. Elle sait qu'elle a été trop loin pour elle.
Elle me suit alors dans le couloir vide. Le silence entre nous est pesant. Elle attend que je parle, face à elle.
Mais moi, je perds une nouvelle fois mes moyens.
Comme au bar. Comme au bureau, hier.
Cette femme me fait perdre mes repères. Et je ne comprends pas pourquoi.
Je dois m'excuser. Mais je ne sais pas comment. Je ne l'ai jamais fait.
Habituellement, je tranche. Je renvoie. Je sanctionne.
Mais cette fois... je veux réparer.
-Mademoiselle Fardan... Mon comportement d'hier était inacceptable. Je ne vous connais pas, et je n'avais aucun droit de vous juger sur ce que j'ai cru percevoir. Je vous présente mes excuses.
Son regard ne me quitte pas.
-Le choix que je vous ai imposé est bien entendu annulé. C'était irrespectueux de ma part.
-C'est d'accord.
Un léger sourire se dessine sur ses lèvres.
-Je vous accompagne au week-end de monsieur Milton.
Je la fixe, un instant surpris de sa réaction.
-Vous avez changé d'avis ? Je croyais que vous envisagiez de démissionner.
-Non, répond-elle. Je ne suis pas fière de mon comportement... Je n'aurais pas dû réagir de la sorte. Je n'étais pas dans mon état normal. Gueule de bois, rupture récente... un cocktail explosif. Et vous avez écopé des dégâts.
Elle rougit, consciente qu'elle s'égare.
-Et voilà que je parle trop, encore. Je devrais me coller du scotch sur la bouche...
-Mauvaise idée, dis-je, sans réfléchir. Ce n'est pas très pratique pour travailler.
-Effectivement, sourit-elle. Si vous acceptez mes excuses, alors je vous prouverai que ce comportement ne se répétera plus. Plus jamais. Je veux que vous voyiez en moi une professionnelle engagée et motivée.
-Vos excuses sont acceptées.
-Les vôtres aussi.
Elle me dévisage et je fais de même.
Quelques secondes seulement... mais elles semblent suspendues dans le temps.
Aucune parole, aucun geste.
Juste ses yeux dans les miens.
Dans ce regard, quelque chose me frappe.
Ce que je recherche est enfermé dans un coffre fort.
Et j'ai la drôle d'impression qu'elle seule en détient la clé.
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Un jeu de trop
RomanceLe jour de son anniversaire, Ella se fait brutalement larguer. Blessée, elle ne croit plus en l'amour. Pour lui remonter le moral, ses amis l'entraînent dans une soirée arrosée et lui lancent un défi audacieux : retirer la cravate d'un mystérieux br...
