Ils ont vu arriver trois personnes étranges. Elles n'avaient pas de plumes, d'écailles ou de fourrure. Elles avaient dû les oublier. Elles flottaient pourtant sur l'eau, là, peu inquiètes de se dévoiler.
Ils étaient quelques-uns à les attendre sur la rive tandis que la pirogue avançait très lentement sur l'eau trouble. Quand son bois vint frotter la tranche des feuilles qui baignaient au ras du fleuve, ils tirèrent vers eux l'embarcation.
Des dizaines de bras accrochèrent les rebords de la pirogue et l'entrainèrent sur la fine terre. Charlie, Camille et Rebecca descendirent calmement et se retrouvèrent entourés de plusieurs hommes et femmes qui les dévisageaient. Quelques mots vinrent s'écraser contre eux. Des sons. Rien que les trois ne pouvaient comprendre.
Deux hommes s'avancèrent. Ils les observèrent, se placèrent très près de leurs visages, et puis les observèrent encore. Les trois restèrent silencieux, mal à l'aise. Ils ne savaient pas bien s'ils auraient dû s'arrêter, ni même s'ils en avaient eu le choix.
Les deux hommes mirent en même temps les paumes de leurs mains sur leur propre visage. Les regardèrent avec insistance en se touchant les joues, et le front, et les yeux. Ils échangèrent quelques mots dans leur langue.
Les trois personnes devant ne comprenaient pas. Ils abaissèrent leurs mains de leur visage pour les joindre ensemble en collant leurs pouces et en laissant un espace suffisant dans la cavité qu'elles formaient à présent pour que l'air puisse vibrer. Ils soufflèrent dedans, puis crièrent, et firent claquer leur langue, et les bruits de certains habitants de la jungle jaillirent comme s'ils leur avaient volé leur voix. Le tapir, le toucan, le jaguar.
Les trois les écoutèrent mais ne firent rien. Camille se mit lui-même les mains sur le visage, mais les deux hommes en face froncèrent le regard et firent des gestes avec leur bras. Et puis, ils approchèrent ces mêmes bras très doucement jusqu'à ce qu'ils ne se trouvent qu'à un petit centimètre des trois arrivants. Le temps resta suspendu tandis qu'ils étaient tous si près qu'ils pouvaient sentir la chaleur des peaux traverser l'air et venir se poser sur la leur.
Une seconde réapparut.
Et une main toucha Rebecca, une autre Camille, et Charlie. Les trois se firent entrainer au-delà d'un mur végétal, plus loin derrière les feuilles.
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* *
Ils étaient arrivés au milieu du village coincé entre les lianes où l'ombre des arbres apportait à la foi de la fraîcheur et compressait l'humidité plus encore qu'elle le faisait sur le fleuve. Ils amenèrent à manger aux trois étrangers et les firent s'asseoir. Certains essayèrent de leur parler, mais ils comprirent vite qu'ils ne connaissaient pas leur langue. Alors les bras s'agitèrent et des objets passèrent de main en main : des coquillages, des perles, de la corde, des pierres, du bois ; et avec tout cela, ils commencèrent à faire des sons pour imiter les choses de la forêt. Ils n'avaient pas les mots, mais ils avaient des bruits.
Une des femmes étrangères ne les écoutait pas. Quand ils faisaient de grands gestes, elle ne les regardait pas. Mais les deux autres écoutaient et comprenaient. Un peu seulement. Mais ils finiraient par parvenir à leur dire. Avec un peu d'effort, ils parviendraient à leur faire comprendre qu'ils ne pouvaient pas aller à leur guise, comme ça.
Camille jeta un œil à Charlie. Elle ne répondit pas à son regard.
D'autres objets s'étaient échangés sans que les trois ne l'aient remarqué. Les mains devenaient rouges, blanches, bleues, et noires, très noires. Elles s'approchèrent des visages, des trois étranges visages, cette fois. Ceux-ci eurent un mouvement de recul, mais elles leur montrèrent. Des pigments. C'était les pigments dont il fallait se recouvrir, avant de pouvoir revêtir leur nouvelle apparence.
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Le chant du colibri
AdventureCharlie Tiwaia et sa collègue Rebecca sont archéologues au Honduras. Elles vont suivre leur ami Camille alors que celui-ci, ethnologue, croit avoir retrouvé les traces d'un événement historique important dont le souvenir ne persiste aujourd'hui plus...
