Jour 13 au squat
Je crois qu'on est en train de créer notre propre langue. Un peu comme quand on était gamines, mais ce coup-ci, on comprend vraiment ce qu'on raconte. On ne s'en est pas rendues compte tout de suite. C'est venu sans qu'on y réfléchisse trop, comme un réflexe. On s'est mises à siffler pour attirer l'attention l'une de l'autre, pour désigner des objets... et maintenant on se retrouve avec une petite collection de sifflements distincts qui nous permettent de discuter, presque comme avant. Pour le reste, on se connait assez bien pour ne pas avoir besoin de trop en dire. Charlie ne parvient pas à retrouver l'usage de la parole, alors on fait comme on peut. J'espère qu'elle va aller mieux. Elle a toujours eu la tête dans les nuages mais depuis qu'on est revenues... Enfin bref, j'ai décidé de commencer ce journal pour consigner nos progrès sur cette langue sifflée qu'on a mise en place. Un vieux réflexe universitaire, j'imagine. Je ne sais pas trop quelle forme il va prendre, ni même si on va élaborer cette langue plus que ce dont on a besoin. Pour l'instant, on arrive à communiquer et c'est l'essentiel. Plus de mots ne m'aideront pas à comprendre ce qui est en train de se passer dans sa tête.
Jour 14
On a de nouveaux noms. Forcément, les coups de coude dans les hanches pour appeler l'autre, ça marche quand on est côte à côte, mais dès que l'une de nous est trop loin dans la pièce, c'est compliqué. Et puis on commençait à avoir des bleus... Donc, on s'est créé des noms sifflés. Et... je me rends compte que ça va être plus compliqué que prévu de décrire une langue sifflée dans un journal écrit en espagnol. Est-ce qu'on devrait créer un alphabet ? Comme si j'avais la moindre idée de comment faire... Bon, je vais essayer quand même. On a donc des noms, et on en a donné aux objets qu'on utilise le plus. Les verbes simples ont aussi le droit à un sifflement spécifique, avec une petite aspiration reconnaissable au début pour indiquer qu'il s'agit d'une action. Pour les nombres, on se contente de mitrailler de coups de langue la quantité exacte. On s'emmêle encore les pinceaux pour tout retenir. Enfin, surtout moi. Mais on a de quoi communiquer sur notre environnement direct, c'est-à-dire cet endroit et les objets qu'il recèle. On n'est pas sorties depuis deux semaines. Le soleil me manque et Charlie passe son temps à observer le dehors à travers l'ouverture en haut du mur. En fait... on ne communique pas beaucoup. Même avec cette langue. Elle est distante, et passer la journée à lui demander de me jeter les clopes ou si elle veut un verre d'eau, ce n'est pas vraiment communiquer. Je me dis que si on arrive à complexifier la langue, elle me parlera peut-être. Mais je ne sais pas si j'y crois vraiment.
Jour 15
Je me rends compte que je n'ai pas présenté les gens d'ici. Il y a des allées et venues, un peu à l'image de notre arrivée, mais certains vivent au squat à plein temps. C'est le cas d'Aureliano, un gars qui a une dégaine bien plus sérieuse qu'il ne l'est réellement et que j'avais déjà croisé lors de soirées où on jouait avec le groupe. C'est aussi le copain de Paola, qui vit également ici. Elle est vraiment cool, toujours énervée contre le monde. Elle est engagée dans plein de causes et prend des risques de malade pour les défendre, mais paradoxalement, c'est celle qui a le plus les pieds sur terre. Et il y a Jorge qui dort là de temps en temps. Je crois que Camille flirtait avec lui pendant une période, mais je ne le connais pas autrement. Ils faisaient tous partie d'une association qui luttait contre la construction de nouveaux barrages sur les fleuves de la forêt. Mais ils ont apparemment dû changer de méthode, vus les murs auxquels ils se heurtaient, et sont venus s'installer ici. Je crois qu'ils recevaient aussi des menaces, mais je n'ai pas bien compris. Et puis, bien sûr, il y a Diego et Yamileth. Ils ont décidé de rester avec nous. J'en suis carrément heureuse. C'est rassurant de voir leurs vielles têtes. Je me sens un peu moins... paumée. Et ça fait du bien de pouvoir discuter en espagnol. J'aime beaucoup parler – siffler – avec Charlie, mais là, c'est juste plus facile. Les autres nous ont expliqué qu'ils bossaient sur un gros truc depuis plusieurs semaines. Ils ne veulent pas trop nous en dire pour l'instant, par prudence sans doute, mais apparemment ça implique des drones, des déplacements, et pas mal de boulot. Je leur ai proposé notre aide, et Yami et Hari également. C'est la moindre des choses que l'on puisse faire après le service qu'ils nous rendent en nous hébergeant.
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Le chant du colibri
AdventureCharlie Tiwaia et sa collègue Rebecca sont archéologues au Honduras. Elles vont suivre leur ami Camille alors que celui-ci, ethnologue, croit avoir retrouvé les traces d'un événement historique important dont le souvenir ne persiste aujourd'hui plus...
