Chapitre 5 : Noor

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Noor s'avachit sur son canapé rouge et ferma les yeux un instant, poussant un soupir de contentement. Après son café, elle n'avait plus envie de dormir, bien qu'il fût minuit passé.

Laissant son esprit vagabonder, elle repassa dans sa tête chaque minute de leur soirée. La question que Thibault lui avait posée à propos de ses « vues » lui revint alors en mémoire et un mélange de jalousie mêlée à une tristesse sans fin la traversa. Un moment, elle avait pensé qu'il s'apprêtait à lui annoncer qu'il aimait quelqu'un. Une femme. Pourquoi cette idée lui avait-elle traversée l'esprit ? elle n'en savait rien. Mais la jeune femme avait souvent remarqué que beaucoup de personnes posaient à leur interlocuteur la question qu'ils voulaient qu'on leur pose. C'était une manière détournée de lancer une conversation sur sois même.

Et Noor dut s'avouer qu'elle avait peur. Peur que son frère aime une autre qu'elle, peur qu'il la laisse, peur qu'une autre prenne sa place. « C'est son droit, je ne dois pas être un obstacle à ses sentiments, tenta-t-elle de se convaincre. C'est mon frère, je veux qu'il soit heureux ! ». Avec effroi, elle se rendit compte que si son frère n'avait pas été... Son frère, elle l'aurait sans doute aimé à la folie. Elle l'aurait aimé d'amour. Elle frissonna.

L'amour avait longtemps été pour elle une source de rêverie. Mais depuis sa première et dernière aventure, elle évitait à tout prix le sujet. Trop de souvenirs douloureux étaient enfermés dans ce simple mot « amour ».

La jeune femme sourit amèrement en pensant à combien la signification de ce mot avait changé pour elle.

Jusqu'à ses vingt-cinq ans, elle avait toujours cru à l'amour féerique, au prince charmant, et patati, et patata... c'était un peu sa manière de ne pas désespérer. Son physique était pour beaucoup dans cette manière de penser. Elle aimait rêver à l'homme qui ne verrait que son cœur et non pas son visage, à celui qui, enfin, la comprendrait. Elle lisait livre romantique, sur livre romantique, se repaissant de citation à l'eau de rose qui affirmait que chacun possédait un « double », avec qui il pourrait vivre heureux. Elle était de ces filles qui ne prononce le mot « amour » qu'en chuchotant, comme si elles ont peur de briser le pouvoir merveilleux de ces cinq lettres.

Mais avec l'âge adulte, le mot magique qu'elle avait chéri pendant toute son adolescence se transforma pour elle en malédiction. « Et dire que je l'aimais...et dire que je ne m'en rendais même pas compte, songea-t-elle, amère ». Et sa désillusion se nommait Gabriel.

Gabriel était un jeune infirmier, comme elle. Ils avaient deux ans d'écart, mais cela ne comptait pas. A ses yeux, il était l'homme le plus parfait que la terre n'eut jamais porté, même Thibault ne l'égalait pas. A l'époque où ils se rencontrèrent, elle avait vingt-quatre ans, les yeux brillants et le monde devant elle. Leur liaison dura un an. Ce fut l'année la plus belle et la plus douce de sa vie, car, pour la première fois, elle se sentit aimée. Et dans sa tête, dans son cœur, dans tous son être, elle fut persuadée d'avoir trouvé le prince charmant des contes de fées... Ainsi, elle en avait même parlé à sa famille et projetait de la lui présenter, quand elle découvrit l'inimaginable.

Elle ne voulut pas le croire, elle le nia de toutes ses forces, rejetant en vain la tristesse qui allait fondre sur elle. Pourtant, elle ne pouvait refuser plus longtemps l'évidence : il la trompait. Et, lorsqu'elle le lui en parla, il prit un air désolé, avant de s'en aller et de disparaître dans la capitale. Elle savait qu'elle n'oublierait jamais ces mots qui marquèrent la fin de leur relation : « Adieu Noor. Je suis... (une pose gênée). C'était... (un soupir) Au revoir. »

De cette trahison, elle ne dit rien à personne, prétendant simplement qu'ils s'étaient séparés. On ne remit pas en cause ses paroles et personne ne crut bon d'insister. Après tout, c'était déjà assez dure ainsi. Seul Thibault l'interrogea, sentant bien que quelque chose clochait. Mais elle campa sur ses positions, et il finit par abandonner, résigné à ne pas connaître le secret de sa sœur. Celle-ci de son côté, fit tout pour oublier, pour refermer la plaie, mais le mal était fait. Le mot « amour » perdit son pouvoir, et elle gardait une blessure encore béante quatre ans plus tard, de la seule histoire d'amour qu'elle n'avait jamais vécu.
Le souvenir de cet épisode douloureux fit monter une boule dans la gorge de la jeune infirmière, et elle s'efforça de chasser ses pensées noires. « De toute façon, je dois me faire des idées. Thibault me l'aurait dit si... Et puis..., non de toute façon, je suis juste égoïste de penser ainsi, se répéta-t-elle en se dirigeant vers la table à manger ».

Voulant se changer les idées, elle prit son ordinateur portable et se réinstalla sur son canapé (il était si confortable... !). Assise en tailleur, elle attendit patiemment que l'engin charge puis s'allume, avant d'ouvrir internet. Noor tapa le nom d'un film (tous juste sortit et qu'elle rêvait de visionner) dans le moteur de recherche, puis, sans même jeter un coup d'œil au pris, l'acheta.

Si son frère aimait les voitures, la jeune femme aimait les films plus que tous. Surtout les films visionnés avec un casque virtuel. Connectant le sien à son ordinateur, elle allait le positionner sur ses yeux pour une petite séance, quand deux choses advinrent au même instant : la montre de l'infirmière clignota, indiquant une heure du matin, et la page web eut un gros bug. L'ordinateur scintilla et des chiffres vert fluo défilèrent sur l'écran noir. Puis, il se ralluma sur une page qui n'avait rien à voir avec celle que Noor avait ouverte, il n'y avait à peine quelques secondes. Pestant, Noor chercha à reprendre le contrôle de la machine, mais elle ne voyait même plus sa souris. Dépitée, elle examina le site sur lequel elle était tombée (ou plutôt, qui lui était tombé dessus). C'était une page simple, avec un arrière-plan blanc et une écriture cursive en couleur noire qui proclamait :

" Notre gouvernement est pourri jusqu'à la moelle : le respect des autres, le devoir et l'honnêteté ont été remplacés par la corruption, les règlements de comptes et l'égocentrisme !

Et tout cela à cause de quoi ? De l'argent ! 

Nous avons tout essayé, mais cette société ne vaut même plus la peine qu'on la sauve. 

Réfléchissez !

Un monde nouveau nous attend ! Un monde à reconstruire à notre image !

Rejoignez-nous, et nous changerons le monde !

Signé : POTENTISSIMIS 

CIVIS SEDITIOSUS ET TURBULENTUS "

Et en bas était dessiné une voiture en rouge.

Haussant un sourcil, Noor tenta encore une fois de refermer la page, en vain. Cela commençait à drôlement l'énerver : ne pas pouvoir regarder son film à cause d'une bande de d'idéologues et d'anarchistes voilà qui ne lui plaisait guère. Et en plus, ils parlaient latin...

Noor n'avait jamais vraiment prêté attention à la politique. Évidemment, elle évitait de voter pour les partis extrêmes, mais, contrairement à son frère, elle n'avait jamais lu et relu, en long, en large et en travers les programmes de candidats. Elle se contentait de l'entendre parler et de voter comme lui (Thibault avait toujours été pour elle une valeur sûre).

Au bout de quelques minutes d'attente, elle renonça. De toute façon, les effets du café commençaient à diminuer et la fatigue se faisait sentir. Demain, elle devait prendre son poste à partir de midi, mais elle pourrait compter sur sa matinée pour commencer son film. « Enfin, si cette espèce de machin veut bien s'en aller...maugréa-t-elle en elle-même ». Encore légèrement agacée, elle éteignit l'ordinateur et le ferma d'un coup sec, avant de se diriger vers son lit.

Juste avant de fermer les yeux, la jeune femme se fit une promesse : elle laisserait son frère tranquille. Elle ne voulait pas que sa jalousie mal placée vienne empiéter sur leurs relations. Et tant pis si ses soupçons s'avéraient fondés. 

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Paris 2084 [En pause définitive désolé]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant