Chap. 45 : Limites

163 8 0
                                        


Alors même que le soleil avait disparu et que nous étions plongés dans l'obscurité, je ne m'arrêtais pas, ralentissant juste assez pour laisser le temps à Sam de sortir des lampes torches du sac. Je repris la route, me forçant à ne réfléchir à rien, à rester concentrer sur l'immense montagne qui nous surplombait depuis ce qui me paraissait être des heures, se détachant d'une lumière surnaturelle dans le noir complet, semblant être illuminée de l'intérieur. Je sentis que nous étions arrivés avant même de sortir du dernier sentier qui nous mènerait au pied de la Montagne Blanche. Cette dernière portait bien son nom, elle était époustouflante : aussi large qu'un village entier et si haute qu'une fois à son pieds, on n'en voyait plus le sommet qui se perdait alors dans les cieux. Mais surtout, contrairement à la pierre grise ardoise - certes couverte de poudreuse - des autres falaises, la roche du plus haut sommet d'Eden était aussi blanche que la craie. Je me figeais, sentant comme un poing se refermer autour de mon estomac. Je voulus faire un pas en avant et grimaçais en sentant l'emprise se resserrer. Un pas de plus me coupa le souffle et je reculais, respirant profondément et cédant enfin à l'envie qui me tiraillait depuis que nous avions repris la route : je me tournais vers Sam. Aucun de nous n'avait dit un mot et je savais que, étant donné que j'avançais lentement à cause de la neige et du froid qui alourdissait mes mouvements, Sam aurait dû me dépasser il y a longtemps. Mais il était resté à l'arrière et je compris en posant les yeux sur lui que l'idée que je m'étais faite, d'un Sam référant me suivre pour ne pas prendre le risque de croiser mon regard par erreur, était fausse.

Grâce à la lumière qui semblait émaner de la Montagne, je le repérais, appuyé contre un pant de roche, quasiment plié en deux, semblant peiner à respirer. Oubliant aussitôt ce qui s'était produit un peu plus tôt, je me précipitais vers lui. Son visage était crispé et couvert de sueur et il tremblait de tous ses membres. J'allais faire un geste pour le toucher lorsqu'il tendit un bras devant lui pour m'en empêcher, plantant des yeux vitreux dans les miens. Mon cœur fit un bond en remarquant qu'ils n'étaient pas aussi lumineux que d'habitude, paraissant d'un bleu terne, trop clair pour que ce soit normal. Paniquée, je m'écriais :

- Qu'est ce que tu as !?

- C'est... commença-t'il difficilement, d'une voix rauque. C'est le... la frontière...

Je déglutis. Je savais que la Montagne Blanche était entourée d'une barrière surnaturelle qui bloquait la magie à l'extérieur, mais je n'avais jamais imaginée que le processus était douloureux pour celui qui devait laisser ses pouvoirs à la frontière... Or, à voir Sam se démener pour respirer et s'affalant de plus en plus contre la falaise, je comprenais à quelque point j'avais eu tord. A cause de sa nature d'Archange, tout de lui était relié à sa grâce et il avait dû en ressentir les effets depuis plusieurs kilomètres. Me sentant des plus impuissantes, je gémis presque :

- Dis moi ce que je peux faire pour t'aider... Il doit bien avoir un moyen de rendre le passage moins difficile... Parles moi !

Lorsque ses yeux pénétrèrent les miens à nouveau, je vis une étincelle plus vive apparaître avant de sursauter en sentant une pression à l'arrière de mon crâne et la désagréable impression qu'on me chatouillait l'intérieur du cerveau. Me rappelant avoir ressentit quelque chose de semblable les premières fois que les Gardiens avaient communiquer avec moi par télépathie, je m'empressais de me détendre et de faire le vide pour le laisser rentrer. Mes yeux se fermèrent d'eux même alors que mon corps se détendait brusquement, sans aucun doute l'œuvre de Sam. Alors que je m'attendais à entendre sa voix grave résonner dans ma tête, une image floue m'apparut et je pus à peine discerner les contours vagues des mêmes montagnes que celles qui nous entouraient. Je concentrais et il dût faire de même car les images qui s'enchaînèrent par la suite furent de plus en plus nettes, précises.

ShadowsOù les histoires vivent. Découvrez maintenant