3. Sleeping At Last, Ruby Blue

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Les deux garçons font dos à la chambre et pianotent sur les marches grinçantes des escaliers, de leurs cuisses aguerries. Ils enjambent les derniers barbelés et déguerpissent de leur barricade.

Dans les rues, l'air est pur et les deux jeunes hommes s'exaltent à y goûter. Ils inspirent à pleins poumons et y prennent goût. Valéry s'autorise à fermer les yeux. La douce fraîcheur de l'hiver leur brûle le visage. Quittant la place Vendôme ils s'accordent à s'enivrer du reflet bleu de l'eau par-delà les ponts de Paris. Des sculptures ornent le pont Alexandre III et sublime l'humble traversée de la Seine.

Valéry arbore un regard tourmenté. Ses pensées lui font ombrage.

- Êtes-vous...

Valéry grimace.

- Es-tu réel ? Se reprend Roland.

- Pas moins que toi. En tout cas je me sens vivant.

Valéry contemple les traits délicats du garçon à ses côtés. Il s'y noie, enveloppé par une vague rêveuse, sans frémir à l'idée de ne jamais plus embrasser la surface du jour. Il discerne des joues enfantines mais des yeux engloutis par les souffrances d'un passé forgé de larmes.

- Vois-tu ce que je vois ? Des passants brandissant de faux sourires pour cacher une fragilité et des rues détruites par les armes des boches ? Des veuves qui arpentent les chemins boueux, sans intention. Après la guerre il n'y a rien.

- Je ne vois que des parisiens râleurs et se bousculant sans s'excuser. Il n'y a ni boue ni destruction, juste des pavés et des saletés qui débordent le long de chaque rue, avoue Valéry l'air passif et indifférent.

- Nous ne voyons pas les mêmes choses ?

- Nous ne sommes pas du même siècle.

- Vois-tu les dames portant des fourrures, avec de grandes manières ?

- Les dames que je vois sont élégantes mais trop maquillées. Vois-tu ces voitures ? Se demande Valéry en désignant les véhicules du bout de son doigt.

- Seulement des automobiles et quelques chevaux.

- Ici les chevaux restent dans les écuries.

Roland abaisse son regard et reste pensif l'espace d'un instant.

- Puis-je te poser une question ?

- Laquelle ?

- Est-ce qu'après un siècle les gens ont oublié la guerre ?

Sa voix s'attriste.

- Tout le monde se souvient de la guerre, mais beaucoup oublient les leçons qu'il faut en tirer. Je pense que se battre fait partie de la nature de l'homme.

- Je pense que ne pas savoir accepter la différence fait partie de la nature de l'homme.

Valéry et Roland chuchotent un rire.

- Est-ce qu'en 2014 les gens arrivent à parler de la guerre ? Je veux dire, est-ce que vous savez ce qui nous est arrivé ?

- Les gens arrivent à mentir et à sourire en disant qu'il y a pire qu'eux, parce qu'ils sont en vie. Mais nous ne savons rien. Nous ne savons pas comment vous l'avez vécu.

Les joues de Roland se mettent à briller. Le soleil fait resplendir ses larmes.

- Cette année il y a la commémoration pour la première guerre mondiale, déclare Valéry, parce que ça fait un siècle qu'elle a commencé.

- La première ? Il y en a-t-il eu d'autres ?

Valéry tapote l'épaule de Roland, encore accoudé contre le garde-fou du pont.

- Assez pour aujourd'hui, tu ne crois pas ? Tu en sais déjà beaucoup.

- Oui, je dois y aller. Rentrerons-nous ensemble ? Nous devons cohabiter maintenant.

- Pars devant, je te rejoindrai.


Roland quitte Valéry pour rejoindre la place Vendôme.



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