Brosses à dents

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Sur le lavabo, le bazar, un bouchon de dentifrice ici, la pince à épiler... Quelque part. Tu la retrouveras bien à un moment donné. Ça urge pas. Des taches sur le miroir qui te font un visage étrange, à la limite du bizarre. Faut passer un coup dessus, pis ramasser le déo que t'as fait tomber en attrapant la laque.

À côté du rasoir - n'y pense même pas ! - trônent deux brosses à dents, dans leur petit pot, voisine d'un éphémère instant.

Elle l'a emmenée hier, il y a deux ans. S'installer à côté de toi, ce petit bout de soi qui fait de l'intime un secret partagé.
Fallait-il si bien garder la blancheur de ses dents qui mordaient ta vie. Votre vie. Fallait-il encore faire signe d'union : ce moment singulier pourtant, tenait toute son ampleur dans cette infime promesse. Elle a meublé ton quotidien, ses sacs dans vos valises, elle a fait d'un peu de rien, ce tout qui vous compose.

Après chaque repas en amoureux, la brosse fait symbole d'union. Chez toi, chez elle. Chez elle, chez toi. Elle rappelle ce bon moment partagé ensemble, l'importance de l'haleine fraîche pour s'embrasser tendrement au coucher. Elle est là, innocente, à signifier l'amour. Elle est là, à côté de la tienne, comme ta main au dedans de la sienne. Symbolique d'un amour installé, elle est ce geste anodin, presque logique, de début des grandes histoires : quand l'autre s'installe à soi. Elle est cette promesse d'être encore là demain. Mais jusqu'à quand ?

Elle l'a reprise hier. Il y a deux jours. Dimanche, jour du saigneur faut croire, elle a repris sa brosse à dent dans ses sacs, tes valises vides et le bordel sur ton lavabo n'appartenaient plus qu'à toi, donc à personne.
N'avais-tu jamais pu percevoir l'équilibre précaire d'une marche nuptiale ?

Un faux pas, et la danse s'arrête.
Un rien et la brosse à dents disparaît, repart siéger au-dessus d'un autre lavabo, entre d'autres parfums, d'autres déos et d'autres laques.

Un faux-pas, n'importe lequel.
Celui de samedi soir, en ignorant ses pleurs discrets dans la salle de bain. Celui du quotidien, du temps qui passe et de ce qu'il casse. Celui de l'amour qui s'oublie dans les tourments de la vie.

Un faux-pas, pas plus.
Plus tard tu diras que ton faux-pas, c'est d'avoir installé ta brosse à dents à côté de la sienne. Mais tu n'en croiras rien. Tu sauras qu'il est impossible de marcher droit. Qu'une brosse à dents est faite pour être seule à sa place. Que les brosses à dents repartent toujours vers l'inconnu.

C'est l'Ennui, le traître.
Installé doucement entre deux brosses à dents, le Perfide s'immisce et rompt toute stimulation. C'est la mort de l'interne, l'agonie du dedans. Si l'amour fait vivre la vie, la vie fait mourir l'amour.

À côté de ta brosse à dents, il ne reste que quelques stigmates que la sienne a laissés. La laque est vide et il te faudra aller demain en acheter dans un vieux supermarché de coin de quartier. Demain continue et c'est bien le pire, mais pourtant, tu es mort il y a peu, dans l'infini silence et la solitude meurtrière qui reste après son passage. Tu n'as jamais vraiment su danser, n'est-ce pas ?

Elle, l'Etoile, rêvait tangos en folies et tes farandoles idiotes faut croire, ont fait des promesses...
un souvenir.

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