Chapitre V

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Cela lui avait prit un temps fou pour tout ranger, une longue partie de la journée tout au plus. Les toiles étaient toutes entreposées les unes contre les autres dans un recoin sombre et jusqu'ici jamais exploité de l'atelier. Certains travaux qu'Emma qualifiait d'un peu trop osés avaient été recouverts d'un drap passé et déchiré. Les pinceaux avaient tous été nettoyés, les palettes rangées. Même les tubes de peinture étaient fermés. Elle avait profité des rares rayons ensoleillés pour aérer mais à son plus grand désespoir Emma n'avait pas réussi à rattraper toutes les tâches qui ornaient le sol de son atelier.

Regina frappa avec agitation aux alentours de dix-huit-heures-trente passées. Emma s'était empressée d'aller ouvrir, il n'était pas question de faire attendre son modèle – et accessoirement le maire de la ville – dans le froid. Regina était entrée sans un regard ni même un hochement de tête. Ses talons claquaient contre la dalle en béton, ils résonnaient aux quatre coins de l'atelier pour venir bourdonner dans les oreilles d'Emma Swan. Tandis que Regina dénouait son écharpe, son regard passa en revue l'atelier dans lequel elle n'était pas entrée depuis... depuis la réhabilitation de l'ancien entrepôt maritime. Il fallait reconnaître que l'espace resté dans son jus jusqu'alors avait beaucoup changé et était devenu méconnaissable. Emma avait parfaitement su s'approprier les lieux pour en faire un endroit chaleureux. Une tanière artistique telle qu'on les décrivaient dans les romans ou dans les salons mondains auxquels elle avait eu la possibilité de participer grâce à la notoriété de Leopold.

— N'espérez même pas me faire m'allonger sur ce matelas, grogna le maire en lorgnant avec dégoût le lit dont elle préférait ne même pas imaginer l'usage.

Emma Swan se tenait dans l'ombre en retrait les bras encerclés autour de son buste, emmitouflée dans un vieux pull en laine à grosses mailles plus très blanc. Silencieusement elle avait observé Regina faire le tour du propriétaire sans daigner répondre aux quelques critiques profanées. La dernière fois que la brune avait mit les pieds dans l'atelier, cela avait été en compagnie d'un expert en radioactivité et d'un ancien docker retraité, il y avait maintenant presque plus de huit mois. Son ventre s'était noué à l'idée que la brune trouve à redire sur ses choix architecturaux, King s'était montré totalement enthousiaste à l'idée de redonner vie à un lieu morbide et oublié mais en aucun cas il n'avait participé au projet d'une quelconque manière. Regina Mills était le maire actuel de la ville, cela avait donc été de son ressort d'accepter ou non les travaux, secrètement Emma souhaitait que tout cela soit à la hauteur de ses espérances. Elle ne voulait pour rien au monde faire une croix sur ce second foyer qu'elle s'était créée.

— Hm... oh eh bien vous pouvez aussi vous asseoir sur cette chaise.

Emma s'était empressée de déblayer une pile de carnets à croquis entassés sur une vieille chaise en bois et l'avait ensuite déposée à côté du lit. C'était la première fois que son travail lui semblait aussi délicat, jamais avant Regina elle n'avait eu affaire à un modèle aussi prestigieux et exigeant. Bien sûr que poser pour une artiste et possiblement être exposé était monté à la tête de certains de ses modèles mais jamais elle n'avait dû autant se plier aux exigences de l'un d'eux. Emma ne perdait pas de vue la somme que lui remettrait Leopold une fois la commande achevée, avec cet argent elle avait déjà prévu de se procurer les nouveaux pigments colorés mis sur le marché de l'art et un peu de matériel. Le reste, elle le garderait de côté pour payer son loyer et enfin se trouver un habitat plus convenable. Cependant, le chemin lui paraissait encore long et tortueux, l'aventure n'avait pas commencé qu'elle avait déjà envie de renoncer. À ses yeux tout cela restait une mauvaise idée.

Regina demeurait stoïque sur sa chaise, le dos droit et les mains posées sur ses cuisses. Emma s'était résolue à ne pas se munir de ses pinceaux et de sa palette dès maintenant. Elle se contentait d'un croquis au fusain dont ses traits paraissaient nettement moins certains qu'au Granny's, un travail qu'elle qualifiait intérieurement de débutant. Le mutisme dans lequel elles s'étaient enfermées n'avait eu pour effet que de rendre l'atmosphère plus oppressante encore, il lui arrivait même de trembler lorsque son regard devait se reposer sur la brune pour s'imprégner de ses contours. Déstabilisée par ces deux orbes noires qui la fixait d'une gravité inquiétante. Une bonne poignée de minutes plus tard, la blonde jugea son travail préparatoire comme terminé, elle tourna une page de son carnet prête à en attaquer une nouvelle.

La Couleur des sentimentsOù les histoires vivent. Découvrez maintenant