— Oh...
— Gardes ton calme, c'est ce que tu voulais, non ?
— Oh mon dieu...
L'eau commence à créer de grandes lignes autour de nous.
— Ne bouges pas trop, les gens comprennent presque tout au 21eme siècle.
— Toi tu es une putain de machine à remonter l' temps.
J'entre et sors entre ses jambes.
À chaque fois qu'elle s'affaire je bande, je gonfle, assez proche d'une explosion érectile.
— Ne t'arrêtes pas, continues, je t'en supplie.
— Stop.
Je suspends mes gestes. Je sens cette décharge électrique coupée de son corps tout entier. Elle se retourne hâtivement, sans mots, animée par la frustration. Puis :
— Pourquoi ?
Les poings serrés, une bouche tremblante, elle retient son souffle juste quelques secondes et replace la corde de sa culotte rouge.
— Pourquoi ? dis-le moi, pourquoi ? Vas-y réponds !
Entre vide et colère, rage et déception, il n'y a aucune excuse valable pour riposter, sinon que des avœux suicidaires, voici le mot. Imprimé sur un carton cylindrique, et maintenant, imprimé dans mon cœur.
— Je te dis non. Cela devrait suffir.
Nous nous lançons dans des chuchotements intenses, qui, en conflit avec notre discrétion ont plutôt l'air d'être mis sur haut-parleur. Les mouvements de nos bras en renfort à nos propos ne nous aident pas non plus, chaque phrase prononcée nous décrédibilise dans cet espace occupé par au moins une dizaine de personnes. Les jugements nous satirisent et le froid nous demande de regagner notre chambre.
Je me retire promptement, portant sur le dos une serviette qui couvre mes épaules lourdes d'amertumes.
— Tu sais, je n'en peux plus.
Ce sont les premiers mots reçus lorsque je remue la tronche après avoir franchi la porte numéro cinquante sept.
Je garde mes distances et me sèche les cheveux.
— C'est trop, reprends cette dernière. Hier soir on a couché ensemble et juste après je t'ai vu, les yeux fixés vers le plafond bordés de larmes, et comme je sortais de la salle de bain, j'ai joué mon rôle de femme compréhensive en faisant semblant de ne rien capter, j'y suis restée pendant une heure à attendre que ta souffrance te plonge dans ton putain de sommeil ! Mais maintenant ça me dépasse. Je ne supporte plus.
Je flotte dans le bas-fond, comme les algues sous marines.
— Je te parle ! Regarde-moi, réponds !
— Tu veux que je te dise quoi ?
— Quel culot ! J'en reviens pas. Tu oses me l' demander ?
Elle avance d'un pas et essaie d'attacher lassivement les branches marron de ses chevelures.
— Alors pourquoi tu t'énerves et cherches à créer inutilement une dispute ?
— Je ne cherche pas à me disputer, je veux seulement savoir ce que j' t'ai fait pour mériter cette partie d' toi, au jour le jour je me convaincs de ne pas avoir été une simple option...
Sa voix s'écrase sur ses dernières lignes et elle fond en larmes.
Je me dis bien que c'est la goutte qui fait déborder le vase. Elle cache de ses mains moites tous ses imparables pleurs qui la déstabilisent, je la vois insoutenable, toute effondrée, comme-ci sa vie en dépendait.
— Viens là. Arrête. Tu sais que je t'aime. Donne-moi juste un peu d' temps.
— Ça, je ne le sais plus. Je ne sais plus si tu continueras à m'aimer ou si même un jour tu y étais parvenu.
Je la prends dans mes bras, ses cheveux ébouriffés s'entremêlent sous mon menton, la tête appuyée contre ma poitrine.
— Bien sur que tu le sais. Je t'aime.
Déboussolée, triste, elle s'agrippe à moi, comme je m'accroche à l'espoir de pouvoir remédier à ma vie sentimentale.
Vingt longues minutes pour moi, et vingt trop courtes minutes pour cette femme.
Je suis resté assis, claustré par mon semblant de rejet sur ce même lit à deux places, avec un défilement incontrôlable d'images de moi, mon ancien moi, ignorant le reste du monde, méprisant ce qu'il a de plus valeureux, méprisant treize années de travail acharné, tout ce qu'il a réalisé, construit, de ses propres forces, soutenu par des gens qui ne lui auraient échangé pour rien sur cette planète anéantie. Je rêve de lui dire sur le champs tout ce bordel qu'il y a dans mon crâne, mais elle s'endort. Le moment n'est peut-être aussi pas le meilleur, mais j'ai cette bonne intention de mettre fin à ce cirque dès que j'aurais quitté l'hôtel.
— Allo.
Je décroche. Cette voix aiguë me flatte le ouï. C'est elle.
— Salut mon homme !
Dans les vapes ou au milieu des algues ? Comme les réponses peuvent être aussi des questions, je rétorque. Que dire ? Que faire ?
Je suis dans la même pièce, j'ai la charpente fragile de celle qui partage ma vie sur mon torse, c'est pire que de voir des algues au milieu de l'océan, c'est la vue d'un requin dévoué, en approche, prêt à m'engloutir, prêt à me dévorer le cœur.
Je me délivre du poids de cet animal féroce. Non. Disons, je délaisse ma position et prends direction vers le balcon du gratte-ciel.
— Oui... heu sa... salut cherie.
— Comme tu me manques ici toute seule. C'est le froid, il fait moins de trois degrés à New York. J'aurais voulu que tu sois là pour me réchauffer.
— Tu me manques toi aussi. Tout va bien ?
Je t'ai vu. Et comme je sortais de la salle de bain, j'ai fait semblant de ne rien capter
Je t'ai vu. J'ai fait semblant de ne rien capter.
...je t'ai vu
Et comme je sortais de la salle de bain...
Je t'ai vu.
J'ai joué mon rôle de femme compréhensive
...de la salle de bain
Semblant de ne rien capter
Je t'ai vu...
— Allo... tu m'écoutes ? Allo ?
Sa voix me sort de cette vision sur ces mots que je venais d'entendre il y a une vingtaine de minutes, je suis pressuré par cette envie d'aller vérifier si elle ne s'était pas réveillée.
— Heu... oui oui, pardon... excuse-moi. Je t'écoute.
— Tu en es sûr ?
— Oui, je révisais un dossier.
Et si le requin n'était pas en face, et s'il était derrière moi ? Aurais-je le temps de m'échapper ?
En fin de compte, l'évidence ne se cherche pas.
— Si tu savais à quel point je suis soulagée qu'aujourd'hui soit ton dernier jour pour ce voyage d'affaires.
— Moi aussi chérie, j'ai hâte de ren...
Je me retourne subitement.
— Allo ? c'était quoi ce bruit ?
La paranoïa. Je confirme. C'est bien le mot qui décrit le mieux le sentiment de celui qui se fait rattraper par ses erreurs.
