Abby
Comment suis-je arrivée là ?
Je repasse le film dans ma tête, comme pour me persuader que ce n'est qu'un de ces rêves à la con qui apparaisse si réel qu'on n'a plus envie de dormir. En fait, Il n'y a vraiment pas moyen pour que ce soit lui. Soit je rêve, soit je suis devenue dingue depuis ma conversation avec ce satané miroir.
Abby, ma belle, c'est le moment parfait. Vas-y ! Précipite toi dans ses bras et avoue comment ça te découpe en morceaux de ne plus sentir sa peau contre la tienne ! Vas-y, bouge-toi le cul !
Là, c'est la partie déchaînée qui me parle. J'aurais bien aimé être dans l'une de mes foutues rêveries mais j'ai les yeux grands ouverts, encore plus clair avec la discussion d'hier qui n'a pas réussi à mettre fin à mon insomnie. Ce soi-disant secret qui hante ma mère depuis des lustres commence à faire ses petits effets sur moi, et ce temps nuageux à New York en plein début de matinée rajoute le chaos.
— Carter ?
Ça tourne en boucle. C'est comme mettre la scène en mode replay.
— Abby ?
L'autre partie de moi a envie d'assassiner cet homme !
Avec ta bouche tu veux dire ?
Ferme-la, sale pute !
C'est bon. Maintenant je crois que ce n'est plus un rêve. Je confirme, je suis devenue complètement tarée.
Je me bats contre moi-même durant ses secondes sulfureuses. Voir une autre fois les yeux verts de celui qui m'a chérie pour ensuite me planter un couteau dans le cœur devrait rallumer ma flamme de vengeance, mais je ne me reconnais plus depuis que j'ai croisé... enfin, depuis qu'il a commencé à essayer de se faire pardonner, mais il n'a pas changé. C'est toujours le même homme avec son regard perçant manipulateur, toujours ce même menteur, ce même imposteur dans ce corps bien sculpté dans lequel toutes les femmes rêveraient de voir leur mec.
— C'est lui ?
Ma mère fonce dans le tas. Suis-je censée la répondre ?
Je m'étais pas préparée et ça tombe mal. Pas maintenant. Non. Pas ça. Pas aujourd'hui.
— Heu...
Le temps que je trouve quelque chose à dire, ma très chère mère en profite et rentre beaucoup plus profond dans la partie.
— Un café, Chris ?
Je prie fort pour que sa tentative de se faire passer pour quelqu'un d'autre lui inspire de la honte, mais on dirait qu'un sourire très jovial de ma mère lui incite à ne pas faire marche arrière.
— Bien chaud avec un peu de sucre et ça ira !
L'enfoiré.
— Je l'aime déjà ! Rentre.
Je reste planquée là. Je n'y crois toujours pas. Il porte une veste noire avec une chemise de la même couleur en dessous. Pas de cravate. C'est l'une des rares fois que je le vois sans en porter une d'ailleurs. Bref, je m'éloigne un peu et regagne le canapé du salon, là où je faisais mon deuil avant qu'il vienne jouer le détectif privé chez ma mère.
— Mais asseyez-vous donc !
Il prend place sur l'un des sièges, me dévisageant comme si c'était la première fois qu'il me voit.
— Alors comme ça vous êtes...
— Homme d'affaires.
Il termine rapidement la phrase de cette femme qui se croit tout se permettre parce que je l'ai raconté une partie sur ce qui s'était passé.
— Je sais. Abigail m'a parlé de votre parcours. Je vous félicite.
Elle dresse une tasse vide sur une soucoupe devant lui puis apporte la cafetière.
— Merci. Votre fille est une femme formidable et très intelligente. Mais elle n'a pas voulu faire équipe avec moi.
— Concernant les affaires ou ?
Je les regarde. Lui en particulier. Mais seulement quand son regard ne se tourne pas vers moi.
— Oui oui, les affaires, bien sûr. Elle est très douée.
Ma mère déverse dans son récipient du café noir.
En parlant de café noir, ça me rappelle quelque chose. No to suicidal.
Oui, c'est bien ça. Ça me rappelle également quand tout cela a commencé à tourner au vinaigre. Je me suicidais sans m'en rendre compte. C'est la pire des choses. La façon la plus tragique de se retirer de ce bas monde. Mais bon, le mien ne correspond pas au sens propre du terme. Je n'en serais jamais capable, de faire une telle chose. Cela signifierait d'être plus qu'affaiblie, de se sentir méprisée, abandonnée, seule, étouffée par les bazars de la planète, écrabouillée par ces blessures à un point que vivre ou mourir n'a plus aucune importance aux yeux de soi ni de quiconque. Parfois c'est ainsi que l'amour se manifeste lorsqu'on est trahi.
— Je dois prendre soin de quelques êtres magnifiques de la nature. Je vous reviens.
Eh voilà ! Il ne manquait plus que ça.
Elle s'est barrée.
Carter
Putain ! Comment n'y ai-je pas pensé à tout ça ? Entre échec et réussite, je ne sais pas trop quoi attribuer à ce plan dont Andrew et moi avons mis en place pendant une heure. Elle me démasque à chaque fois. Sauf que là, je le fais pour elle. Je suis même étonné qu'elle n'ait pas pointé un couteau sous ma gorge à la porte.
Qu'est-ce qu'elle m'a manqué...
Ce visage, cette voix, ces lèvres... Je n'ai jamais vu une pareille beauté sur terre. J'adore quand elle a les épaules dénudés dans ce genre de haut en coton rose, ce genre de coiffure formant une montagne au sommet de son crâne, son jeans trop serré dans lequel son corps est bien moulé, sa façon à elle de coincer quelques branches rousses derrière son oreille pour ensuite baisser le regard. Enfin...
— Qu'est-ce que tu fous ici ?
Je m'y attendais à ce qu'elle essaie d'être si aggressive. Mais bon sang ! Qu'est-ce que tu fous ici, Chris ?
— Tu te crois toujours manipulateur ? Et tu gagnes quoi en te faisant passer pour quelqu'un d'autre ?
Elle ne me laisse vraiment pas le temps pour réfléchir ni pour répondre.
— Tu me manques.
C'est la seule phrase logique que je trouve à tout ce tourbillonnement dans mon cerveau.
Elle s'arrête nette et semble avoir l'air stupéfiée.
Je continue :
— Je sais que notre dernière conversation après ce qui s'était passé mettait au clair ce que tu voulais car tu ne m'as jamais rappelé, mais j'y ai bien réfléchi, c'est à moi de t'appeler, de te chercher, d'essayer de nous donner une chance car c'est moi qui nous l'ai enlevée.
Elle reste bouche bée, écoutant mes bordels ou peut-être mon merveilleux discours. En fait, je donne tout pour qu'elle puisse comprendre ce que je ressens.
— Tu m'a utilisée Carter. Ça, je ne pourrais jamais te le pardonner.
Carter. J'aime quand elle m'appelle comme ça au lieu de Chris. Sa façon de le prononcer me donne des frissons. Bon sang ! elle me rend fou d'elle par ses moindres faits et gestes.
Laisse-moi plutôt me concentrer sur sa phrase.
— Je sais, mais j'ai besoin d'une seconde chance. Peut-être que je ne le mérite pas, je t'aime sincèrement. Je suis tombé amoureux de toi, Abby.
Ma voix se perd dans la pièce. Mon cœur s'emballe et mes propos m'aident à transmettre ces sentiments comme un pouvoir magique. Tout colle. Je rajoute :
— Tu n'as pas idée sur comment je me sentais seul de ne pas pouvoir t'entendre me soutenir avec mes affaires de boulot.
Et qu'en est-il d'elle ? Elle travaille ? Qui sait, je pourrais l'aider.
Je porte à mes lèvres la petite tasse. Son silence me terrorise.
— C'est bon Carter, j'en ai assez avec tes beaux mots. Ce sont des doux poisons. Je ne veux plus parler de tout ça. Pour moi c'est du passé. Il est temps de t'en aller.
Quoi ? Du passé ? Le pense-t-elle réellement ?
— Je suis désolé. Je ne voulais pas te déranger avec ça, c'est juste que ça m'empêche de dormir de ne pas les partager avec toi. Si tu préfères, on pourra se rendre dans un endroit beaucoup plus confortable.
— En plus de mentir tu insinues que notre maison fait pitié ?
Ça se voit qu'elle me cherche. Elle est peut-être surprise de mon invitation et cherche à changer de sujet.
— Non. Je disais plutôt qu'il serait préférable qu'on remette cette conversation à une autre fois dans un endroit où tu pourrais être plus calme. Au lieu d'avoir peur que ta mère parvienne à nous écouter.
— C'est non.
— Penses-tu vraiment que je te rabaisse en invoquant ta maison ?
Je bois un autre coup. Plus rapide cette fois.
— Tu sais, tout le monde n'a pas la chance d'être P.D-G. comme toi. Ils doivent travailler pour payer leur fin de mois au lieu de perdre leur temps à discuter.
Maintenant je commence à saisir. Je le savais. Je vois bien qu'elle a utilisé cette situation pour reprendre en main sa vie professionnelle. Comment ne pas aimer cette femme et ne pas en être fière ?
— Tu travailles où ?
— Mêle toi de ta vie. Je veux que tu partes de chez ma mère.
J'ai parlé trop vite.
Mais bon, c'est pas comme si je ne m'y attendais pas.
Je souris. Je t'aime trop Abby.
