Nous nous endormons après une trêve de discussions intrépides.
Six heures vingt.
L'aiguille de ma montre n'arrête pas de tourner tout comme ma tête après avoir vécu la nuit la plus longue de ma vie.
— C'est bon, je vais appeler le chauffeur.
Cinq minutes et nous étions à l'intérieur d'une voiture blanche, en route vers l'aéroport pour un voyage en première classe.
Pâle, elle ne m'adresse pas un mot depuis qu'on s'est réveillé. Il fait toujours froid et cette tension bloque tout ce qui s'avère être normal.
— Vous-y voilà. Ça a été un plaisir monsieur, m'adresse le conducteur ponctuel.
— Merci et bon boulot.
Je descends pour ouvrir la porte à mon amante méconnaissable, et comme pour définir le dit mot, je la vois déjà de dos, trainant sa mallette à deux mètres de la portière. L'homme au volant détourne subitement son regard, témoignant ce qu'il vient à peine de comprendre, notre querelle. Une situation qui lui a valu le mépris, elle, qui a oublié de le remercier.
La tête altière, les yeux clos, je reste figé pendant quelques secondes pour inspirer et respirer un bon coup, une pause qui marque mon élan pour cette course au vrai bonheur. Le véhicule quitte l'endroit lorsque je tire sur la manche de mon sac et suis les talons de celle à la mine fâcheuse et contrariée.
L'espace est peu rempli. Après m'être rendu au comptoir pour enregistrer nos bagages et obtenir notre carte d'embarquement, je la rejoins sur l'une des banquettes face au tableau de bord, une banquette sur laquelle je découvre son livre préféré, posé soigneusement à côté d'elle.
— Hum...
J'interviens le premier.
Le seul à vouloir le faire de toutes façons.
Assise à ma gauche, préoccupée à laisser de l'espace entre nous, en vrai, elle fait tout pour éviter de me contrer et se sentir obligée d'écouter tout ce qui sort de ma bouche.
— Bonjour mes enfants, nous lance un vieil homme presqu'obèse, interrompant ma tentative.
— Bonjour monsieur.
Nos voix s'expriment en une sorte de chorus involontaire, elle et moi.
Le vieux s'installe entre nous, deux paquets de chips et une bouteille de jus d'orange à la main. Ce n'est que le début. Je me rappelle bien de cette phrase lors de notre dispute. D'abord l'incident avec mon téléphone et maintenant un vieillard qui vient nous séparer bizarrement.
Il ne pourrait pas se trouver une autre place celui-là ?
L'homme visiblement en approche de la soixantaine et qui est beaucoup trop gros manque de justesse l'occasion de nous faire tomber du siège.
— Qu'ils sont miniscules ces bancs !
C'est toi qui as une grosseur de vache vieillard à la con !
Anxieux dû à ce sentiment de culpabilité, je nous vois distancés à chaque minute qui passe. Je ne fais que compter les gens qui viennent et repartent pour m'occuper l'esprit le temps que notre vol de huit heures se présente. En très peu de temps, le nombre de voyageurs a largement augmenté, je me suis trouvé une nouvelle muse, chose qui me donne l'étrange sensation que cette femme peinée fait encore partie de ma vie.
Je l'idolâtre à travers l'angle formé par le dossier et les cheveux blancs débridés de cet homme chauve en surpoids. Attérée, elle reste même après cette grande tempête une splendeur démesurée de la nature, comme on fixe les arbres au lever du jour sous le soleil montant d'un ciel enjolivé. Une manière à moi de faire son portrait remarquable, elle, munie d'un chemisier rouge brique rimant parfaitement avec la texture de ses cheveux coiffés sur le côté, et d'une écharpe noire autour du cou. Toujours aussi élégante qu'attirante. Et moi, toujours aussi con que casse-couille.
— Pardon, vous avez aussi vol à huit heures avec cette compagnie ? Me demande le gros.
Je lui regarde juste avant qu'il ajoute :
— Il faut que j'aille faire...
Putain!
Ce dernier laisse le peu de ses friandises sous ma garde et dégage au plus vite.
— Tu as froid ?
Que c'est stupide de demander.
Ça fait un bail que j'attends ce moment.
Elle plonge son nez dans ce bouquin que je lui ai offert. Ça me soulage.
Je me lève, me mets contre sa colonne vertébrale et passe sur ses épaules mon manteau en coton. Elle reste inactive. Prise par la lecture.
— À quand vas-tu m'adresser la parole ? Dix heures, onze heures ou jamais ?
Rien ne la fait remuer, voire me répondre.
Je fais les cent pas derrière elle, sans en finir.
— Tu es si furieuse que tu n'as même pas remercié le chauffeur. Toi, une femme si polie.
Soudain, mes vœux semblent finalement exaucés avec sa bouche grande ouverte, prête à me sortir une phrase.
— Hum.. je suis plus que polie, et tu vas m'en remercier car tu as un appel de-ta-jo-lie-femme, syllabe-t-elle.
À temps je surprends l'appareil en train de vibrer sur le banc dont j'ai délaissé en accourant à son corps gelé.
Le karma se donne en spectacle. Cela me rentre dedans, découpe en petits morceaux les miettes d'espoirs qui me restent.
Bouche bée, je me déplace et décroche :
— Allo
— Eh ben dis-donc tu dois être l'homme le plus heureux du monde mon frère !
À l'autre bout du fil, Andrew. Un ami et collègue de travail.
— Depuis quand tu ne m'as pas appelé ?
— Depuis que t'es avec cette femme palpitante en Belgique.
De jour en jour je me lasse de son comportement ennuyeux, mais il ne m'appellerait pas pour un rien.
— Je sais que t'as quelque chose à me dire, je t'écoute.
— Tu ne m'expliques même pas comment ça se passe là-bas ? Tu n'es qu'un sale hypocrite !
— Je te promets de tout raconter une fois rentré. Je suis à l'aéroport.
— Hum hum... éclaircit-elle la gorge, celle qui ne m'adresse la parole que pour me ramener à l'histoire de ce téléphone de merde.
Discrète, son livre est déjà loin de ses yeux. C'est la panique totale et je le sais. Je reporte mon attention sur Andrew, tout excité à vouloir connaître le scénario imprévisible de mon séjour.
— Ok passons, j'y vais direct, prononce ce dernier. Tu as reçu une promotion ! Tu es maintenant le directeur général ! Félicitations mec !
Je n'éprouve aucune réjouissance. Le moment est peut-être mal choisi, mais ne serait-ce qu'un tout petit peu, il me fallait ça, une pause, plus que celle devant l'aéroport, quelque chose avec laquelle je peux me consoler.
— Heu... je... je dois te rappeler.
Je raccroche aussitôt.
