Epilogue

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Cela faisait plus de deux ans que Gaston avait tué Jean pour une simple vengeance à mon égard et je me le reprochais constamment. Je me sentais toujours aussi responsable de sa mort. Nous n'avions pas pu le sauver. Lorsque le médecin était arrivé, il avait déjà perdu trop de sang et était inconscient depuis des dizaines de minutes. Après cet événement, je n'avais pas pu me résoudre à rester dans ce village même si je me sentais comme chez moi. Voir le regard rongé par le malheur de Juliette m'anéantissait toujours, de même pour Clémentine. Je l'avais rendu veuve et ses enfants, orphelins. Je n'en étais vraiment pas fière.

J'étais donc partie à Paris pour me perdre dans la foule. J'avais cette envie viscérale que personne ne me connaisse, que personne ne me lance des regards de haine, de tristesse, de compassion ou de dégoût. Il fallait que je recommence une nouvelle vie, encore une fois. Bien sûr, j'avais gardé contact avec Juliette. On s'envoyait quelques lettres de temps à autre. Elle essayait à chaque fois de me faire revenir au village me disant que la maison était bien vide sans moi, que je lui manquais, mais il était impensable de supporter ses pleurs par ma faute.

Maryse et Benoît avaient rejoint Bussy pour retourner dans leur ferme et avec le reste de la famille. Les retrouvailles avaient été merveilleuses. Il paraissait même que Benoît s'était allé à verser quelques larmes. Il avait choisi de rentrer avec sa fille, voyant le cadre bucolique du village se transformer en un torrent de larmes. L'instruction de Maryse se faisait avec un nouvel enseignant parait-il très pédagogue et aimé de tous. Je me réjouissais pour eux, sincèrement, même s'ils me manquaient terriblement.

Gaston, lui, avait été arrêté et jeté dans un hôpital psychiatrique à cause de ses traumatismes et de ses problèmes antérieurs. Les médecins l'avaient jugé inapte à la vie en société. Sa mère venait le voir chaque vendredi pendant deux heures pour lui faire la lecture ou lui raconter les dernières nouvelles de Bussy. Elle y habitait toujours, dans la grande maison, seule et rejetée de tous. Tous avaient entendu parlé de la tuerie provoquée par son fils et avaient donc pris leurs distances. Elle dirigeait sa maison avec une main de maître et de dictature. Son personnel ne restait d'ailleurs jamais très longtemps.

Clémentine, elle, essayait de garder le moral et de s'occuper de la ferme comme elle le pouvait. Bien sûr, des hommes venaient pour faire le reste du travail. Une grande solidarité les unissait à la mémoire de Jean. Dès que son mari s'était enrôlé dans la résistance, elle s'était faite à l'idée qu'il puisse mourir à n'importe quel moment, mais sûrement pas au fait que ce serait lors d'un règlement de compte entre deux époux brisés.

La vie était tellement déroutante.

De mon côté, j'essayais de refaire surface comme je le pouvais à Paris. La ville se reconstruisait petit à petit. Certaines rues étaient encore en ruine, mais elle prenait l'apparence à nouveau d'une vraie ville. Je me plaisais dans le fait de pouvoir vivre ma vie sans me soucier des regards de chacun ou de l'avis des autres. Cela ne m'importait guère. Je m'étais d'ailleurs remise au piano, cette passion ne m'avait jamais quitté une seule seconde même lorsque je m'interdisais d'en jouer.

D'abord, j'avais commencé par jouer des musiques classiques connues et reconnues dans le monde, avant d'en composer moi-même. Au départ, cela sonnait faux, pas une seule note s'harmonisait avec le reste, le rendu était brouillon sans aucun ravissement musical. Alors j'avais puisé au plus profond de moi, pour ne serait-ce sortir qu'un maigre son mélodieux. Le souvenir de ma sœur ne suffisait pas, le déchirement que j'avais ressenti à la perte de mes parents non plus, le seul ressenti assez fort qu'il me restait, c'était Bruno. Mais, je ne voulais pas retomber dans les limbes de ma vie passée.

Bruno faisait parti de mon passé, un passé que je voulais oublier. Me reconstruire était mon seul souhait et c'était sans lui.

Puis, je repensai à ce petit bout de feuille qu'il m'avait laissé avant de partir, celui où était dessiné sa mélodie. Sa partition Suite Française ne m'avait jamais réellement quittée, c'était elle qui me ramenait constamment à lui quand mes doigts frôlaient les fines touches de ce géant laqué noir.

SUITE ALLEMANDEOù les histoires vivent. Découvrez maintenant