Jonquilles Nocturnes

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J'ouvre à nouveau la porte au lieu de fosses,
Nuit d'une nouvelle existence sans vie,
Où ne se mêlent plus grand chose,
Hormis les odeurs de tombes que l'on oublie.
Et moi ? Je reviens vers cette demeure,
Seul autel éphémère mais solide de mon frère
Dissimulant de nuit ses rides de couleur,
Ce soir, personne n'est au cimetière.

Je préfère ce silence velouté
 Voguant comme un fin nuage.
Assis sur sa tombe, je suis moins dérouté,
La solitude fait à ma réflexion l'aiguillage.
Cependant, cette même aiguille,
Revancharde et cherchant un présent,
M'attaque, prédatrice anguille,
Qui laisse en mon coeur un pincement.
C'est drôle : je sais que mon frère n'est point
À chercher, pauvre petit totalement détruit,
Mais ce soir, j'aimerais, j'espère trouver ce conjoint,
Qui, même après sa vie, m'a tant instruit.

Une ombre plus noire que la nuit se détache alors,
Une centaurée au milieu de l'obscurité, une agapanthe
Noire, l'ombre d'un jeune homme, d'un mirliflore,
Que je connais bien, lui et sa voix lancinante :
« Alors ça y est, te revoilà ? »
Tout sourire, de revoir ce vieil ami, je rétorque :
« Il manquait une éclipse et un Horla,
Sans toi, je crois que l'on m'extorque.
- J'arrive donc à point nommer,
- Oui, on ne peut mieux.
Je me souviens quand, par le passé,
Tu me mentais en prétendant venir des cieux.
- Je voulais seulement t'aider.
- Je sais, je sais. Je ne t'en veux plus.
C'est drôle, car parfois j'en viens à plaider
Cette souffrance, plus rare, presque révolue.
- Elle t'est nécessaire, donc ?
- Je ne sais pas, mais elle avait un rôle.
- Tu ne veux pas être quelconque.
- Non, j'y préfère tes jonquilles au sol. »

...

Il plaisante : « C'est drôle...
J'espérais vraiment ces réconciliations.
Tu n'avais plus le contrôle,
Trop ronchon de cette spoliation. »
J'en rigole : « C'est navrant...
De t'avoir trop longtemps haï.
Sans toi, le monde est moins marrant,
Pourtant, de la bougonnerie tu faisais le bailli. »

Sourire sur les jonquilles,
Se pavane de nuit, de chaleur
Qui épanche ma vie
Celle qui reste fière de ses rides de couleur.

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