«J'avais trop de calmants dans le corps pour crier. Ma voix n'était qu'un murmure. Il a penché la tête vers moi pour m'entendre. Je lui ai dit que je ne voulais plus m'enfuir. Que ça n'avait aucun sens. Que nous retrouverions, là-bas, la même chose...
Le feu s'était éteint. Les uns après les autres, Ulrich, Uwe, Jolanta, Janina avaient quitté la cour envahie de ronces pour regagner le camion, garé à distance, le long du chemin. Ils s'étaient installés sous la bâche, comme la nuit précédente, et enroulés dans leurs sacs de couchage. Tous préféraient le froid de la plateforme à la noire humidité de la vieille ferme. Sortant de l'ombre de l'entrée, une forme courbée sous un manteau les avaient bientôt rejoints. Ric, après les avoir brièvement retrouvés pour engloutir son dîner sans un mot, était aussitôt retourné vers le hangar.
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Vassili restait seul au milieu de la cour. Il apercevait, non loin, dépassant d'un volet cloué, une vague lumière qui émanait du hangar ; et il ne pouvait s'empêcher de revoir, irritant comme un rébus, l'image d'un cube flottant dans les airs.
Il partit à pas lents le long du chemin, dépassa le camion. Les sous-bois étaient sombres, épais, humides, et le sol spongieux étouffait le bruit des pas. Les premières heures de chaleur n'avaient asséché que la surface de la terre ; toute l'eau accumulée pendant des mois de pluie était encore là, à quelques centimètres sous cette croûte à peine durcie. Les ornières du chemin conservaient l'élasticité d'un tapis de fougères.
Il n'y avait aucun bruit.
Vassili alluma nerveusement une cigarette. Il guettait l'épaisseur des fourrés étrangement calmes. Était-ce cet interminable hiver d'inondation qui avait dépeuplé la forêt ? Était-ce le passage des blindés russes ? Ou autre chose ?
La lune commençait à percer les branchages des sapins. Elle révélait des épaisseurs immobiles de végétation découpée comme en ombre chinoise. Derrière un tournant du chemin, à-demi caché par un fourré, le nez massif du camion, dont le verre d'un phare accrochait un reflet pâle.
Vassili jeta sa cigarette à moitié consumée, s'ébroua dans sa veste, se remit en marche vers le camion d'un pas lourd.
Quand il souleva la bâche, il n'entendit que les souffles réguliers de dormeurs.
Il hésita à s'allonger sur son sac de couchage. L'étape avait été longue ; il se sentait lui aussi abruti de fatigue. Mais il était encore sous la tension de ces longues heures de conduite. Et puis, il y avait ces chemins désertés, cette forêt immobile et silencieuse...
Il regarda vers le coin plus sombre sous la bâche, contre la paroi de la cabine, là où une silhouette était pelotonnée sous une couverture.
Il s'approcha.
On ne voyait que les plis de la couverture. Pas même un coin de visage, une mèche de cheveux ou un carré de peau ; pas même le bout d'un doigt. Dans cette pénombre épaisse n'apparaissait qu'un amas d'étoffes, comme si les voyageurs avaient entassé là tous leurs manteaux. Mais cet amas bougeait. La couverture se gonflait paisiblement sous une respiration régulière.