Chapitre 8 - 2 - Jeu de piste

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Ils avaient repris la piste, mais d'une allure ralentie, précautionneuse. À l'arrière, Jolanta avait entrouvert la bâche ; avec Ulrich, elle jetait régulièrement par l'ouverture des regards méfiants, guettant les fourrés et les miroitements, de plus en plus rares, qui signalaient des restes de zones inondées. À l'avant, Janina avait à-demi baissé sa vitre et scrutait la piste. Tassé contre elle, Ric avait de nouveau ce regard flou et ce visage attentif, comme s'il écoutait une voix qui parlait pour lui seul.

En milieu d'après-midi, ils atteignirent, au nord, l'orée de la forêt.

Vassili stoppa le camion et se mit à considérer, méfiant, l'étendue de champs et de prairies qui s'ouvrait devant lui. La piste partait à travers ces espaces découverts, longeait des cultures, contournait au loin une ferme. Plus loin encore, on devinait une boucle, qui devait rejoindre le couvert des sapins.

Vassili s'apprêtait à redémarrer ; Janina posa une main sur son bras et souffla :

« Attends. »

Doucement, elle s'était mise à secouer l'épaule de Ric, qui semblait endormi. Un œil embrumé s'ouvrit, se tourna vers elle.

« Ric, est-ce qu'il faut passer par ces champs ? »

L'œil se tourna vers le pare-brise. Ric se redressa, se secoua, bâilla. Puis il se mit à observer, lui aussi, l'étendue des champs.

« Non, madame Janina, vous avez raison : nous serions trop visibles. Ils ne sont plus très loin.

– Tu veux dire : les pillards ? »

Ric hochait la tête.

  « Ils tournent dans ce secteur, entre plusieurs fermes, pour éviter les  troupes russes

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« Ils tournent dans ce secteur, entre plusieurs fermes, pour éviter les troupes russes. Ils se méfient des sous-bois où ils pourraient tomber sur un barrage. En continuant par là, on passerait juste sous leur nez.

– Alors, il faudrait passer où ? »

Vassili suivait ce dialogue, sourcils froncés, lèvres serrées, tout en jetant des regards méfiants vers l'espace découvert.

« Il faut rester sous les arbres, madame Janina, poursuivait Ric de sa voix ensommeillée. Repartir en arrière et trouver un chemin... »

Vassili avait déjà redémarré. Lentement, le camion s'enfonça en marche arrière sous le couvert des sapins. Au bout de trois cents mètres, Vassili trouva sur la gauche deux ornières parallèles qui partaient dans les buissons : les traces du passage de bûcherons. Il s'engagea au pas dans ce sentier à peine frayé.

« Avec un peu de chance, marmonna-t-il, on pourra peut-être rejoindre la piste un peu plus loin... »

Mais la voix de Ric s'élevait de nouveau :

« Faites attention, monsieur Vassili, ils observent la forêt ; ils se doutent que nous sommes là, quelque part ; ils guettent le bon moment pour revenir. Ils risquent de nous voir si nous restons trop près des premiers arbres. »

Au bout de quelques centaines de mètres, le chemin rejoignait la lisière de la forêt ; au-delà des premiers arbres, entre la clôture d'un champ et le sillon vert d'un fossé, on devinait de nouveau le tracé de la piste.

Ric s'était redressé, les yeux grand ouverts.

« Attendez... »

Figé face au pare-brise, il avait soudain l'air d'un chien d'arrêt qui vient de flairer une piste.

« Ils se sont mis en mouvement, murmurait-il. Ils quittent leur campement. Tout un convoi... Ils étaient dans une cour de ferme. Ils sont en train de sortir... »

Ric hochait doucement la tête.

« Voilà... Maintenant, ils partent à travers champ. Le long de la forêt... Nous sommes trop près des premiers arbres, monsieur Vassili. »

Docilement, Vassili partit à la recherche d'un autre sentier qui repartait sous les sapins ; le camion s'enfonça dans les fourrés, moteur tournant au ralenti, de son allure chaloupée de tortue.

Insensiblement, le jeu de piste tournait à la poursuite. Leur parcours se perdait de plus en plus souvent dans des chemins de traverse, obliquait sur des pistes depuis longtemps délaissées, où le camion se frayait un passage en écrasant de jeunes arbres.

Comme ils rejoignaient une piste plus fréquentée, et que Vassili s'apprêtait à passer en seconde, Ric avança le nez vers le pare-brise en fronçant les sourcils, et marmonna :

« Non, monsieur Vassili, pas celle-ci... Reprenez à gauche dès que vous le pourrez... Ils nous attendent. »

Vassili serra le frein à main.

« Ric, on n'avance pas. Tu sais vraiment où ils sont ? »

Ric hocha la tête. Il avait les yeux absents, la voix hésitante.

« Ils suivent les lisières, le long des champs qui bordent ce coin de forêt. Ils essaient de nous couper la route.

– C'est ce qu'elle te dit ? »

Nouveau hochement de tête. Vassili s'irritait de ce regard mou, de cette voix morne.

« Alors, qu'elle nous dise aussi : ils nous ont repérés, ou pas ? »

Un silence. Ric avait fermé les yeux. Quand il les rouvrit, il avait retrouvé son regard clair, et toute la netteté de sa voix.

« Ils ont vu les traces d'un camion, dans la boue d'un chemin, par-dessus les traces des blindés. Un camion isolé, en-dehors d'un convoi. Ils ne savent pas où nous sommes, mais ils se doutent que nous essayons de rejoindre une route.

– Pourquoi perdre leur temps à nous poursuivre ?

– À part les Russes et nous, et quelques camions réquisitionnés pour approvisionner les barrages, il n'y a plus personne par ici. Toute la région a été évacuée. Ils ont visité toutes les fermes des alentours. Et nous sommes une proie facile. »

Vassili se taisait, songeur.

« Il n'y aurait pas moyen de s'entendre ? De leur laisser quelque chose ? » Une hésitation ; Vassili leva brièvement le pouce vers l'arrière de la cabine, reprit en baissant la voix : « Et... « elle »... Elle ne pourrait pas faire la même chose qu'au barrage ? »

Ric serra les lèvres et secoua la tête.

« J'ai bien peur que non, monsieur Vassili : ils sont plutôt du genre à tirer d'abord... »

Vassili eut une moue dépitée, puis inspira longuement, comme un nageur qui s'apprête à plonger ; il desserra le frein.

« Bon, alors, on y va. »

Ils avaient redémarré depuis quelques minutes à peine et s'étaient de nouveau rapprochés de l'orée de la forêt, lorsque Ric sursauta avec un cri étouffé, comme s'il avait été piqué.

« Ça y est, marmonna-t-il, ils nous ont vus. »

Tout en se battant avec le volant, Vassili jetait de brefs coups d'œil entre les premiers arbres, vers l'étendue des champs, vers l'horizon qui bleuissait.

« On ne voit personne... »

La voix toujours atone de Ric, qui murmurait :

« Ils sont bien là, monsieur Vassili. Il y en avait un, au coin d'un champ, avec des jumelles. Il... Ça y est, il court. Il va prendre une radio. Il prévient les autres... »

Vassili franchit délibérément un petit fossé, que le camion enjamba en rebondissant, traversa quelques mètres de sous-bois dégagé, avant de rejoindre la piste : plus besoin d'essayer de se cacher. Ric avait cligné des yeux et l'observait, d'un regard à présent plus net, plus grave.

« Monsieur Vassili, lui dit-il, d'une voix redevenue normale, maintenant, tout repose sur vous. Il ne faut pas qu'ils nous rejoignent avant la nuit. »

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