«J'avais trop de calmants dans le corps pour crier. Ma voix n'était qu'un murmure. Il a penché la tête vers moi pour m'entendre. Je lui ai dit que je ne voulais plus m'enfuir. Que ça n'avait aucun sens. Que nous retrouverions, là-bas, la même chose...
« Maintenant, vous savez tout, ou presque, sur la manière dont les Shuriken ont commencé à coloniser notre planète.
Ce qu'il reste à dire est néanmoins tout sauf secondaire.
Les vraies circonstances de l'arrivée sur Terre des Shuriken et la tragédie de Pékin font aujourd'hui partie des secrets les plus jalousement gardés de la propagande chinoise. Officiellement, Pékin a été le théâtre d'une tentative de coup d'État par une faction dissidente de l'armée, qui a provoqué de terribles exactions avant d'être matée. Faction qui bénéficiait bien sûr de l'appui d'une puissance étrangère hostile... ce qui a donné toute latitude à la diplomatie chinoise pour exiger de ses alliés ou vassaux des preuves toujours plus convaincantes de leur soutien ou de leur soumission. Un scénario qui peut expliquer bien sûr le déplacement forcé d'une grande partie des habitants de la ville... mais qui risque de montrer ses limites lorsque le monde s'apercevra que les travaux de reconstruction s'éternisent. Car le nid de Pékin est peut-être bien, à ce jour, le plus vaste qui soit sur toute notre planète.
Il y en a d'autres, toutefois. Il y a notamment celui du lac Kivu, qui se développe dans une zone fortement boisée, et pratiquement en l'absence de toute ingérence humaine. Une situation qui est un peu celle du nid signalé plus récemment au Canada, dans les vastes forêts de sapins de l'Alberta.
L'apparition de ces nids au petit bonheur sur notre planète, tels des champignons après la pluie, a longtemps confondu d'étonnement tous les gouvernements... et suscité de fébriles interrogations chez les militaires chinois et russes, bien placés pour savoir que ces étranges envahisseurs ne disposaient d'aucun moyen de déplacement dans l'espace.
L'explication en était tragiquement simple.
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Sa découverte a été rendue possible par l'obstination d'un journaliste scientifique britannique, qui, après l'attaque de Dubaï, a décidé d'enquêter sur ce qu'étaient devenues toutes les pièces du module revenu de Jupiter. Dans un premier temps, tous ses efforts se sont heurtés à un véritable mur, ce qui n'a fait que le convaincre qu'il était sur la bonne voie. Il n'a pu, bien sûr, remonter ni jusqu'à la CNSA et Pékin – les services chinois y ont veillé – ni jusqu'à Plessetsk – l'armée russe s'en est chargée. Il a pu toutefois, Dieu sait comment, obtenir l'information que la plus grande partie de l'enveloppe du module avait été purement et simplement larguée dans l'espace par l'expédition internationale de secours juste avant le retour sur Terre. Probablement Russes et Chinois espéraient-ils le convaincre d'abandonner son enquête en lui permettant d'accéder à cette information, jugée sans importance. Une sorte de récompense pour ses efforts... avant peut-être d'user à son encontre de méthodes plus expéditives. Mais à la surprise générale, il en sortit un article retentissant, tout entier construit sur l'hypothèse suivante : ces débris de module abandonnés sur une orbite basse, destinés à se consumer en touchant l'atmosphère, avaient été comme le reste de l'engin colonisés par les Shuriken. Et leur servaient de moyen de transport jusqu'à la surface de notre planète...
À l'appui de sa thèse, ce journaliste citait tout d'abord les premiers résultats des études – alors balbutiantes – sur la physiologie des Shuriken. Il signalait la résistance phénoménale des individus encore au premier stade de leur développement – les Shuriken immatures, comme les appellent les exobiologistes : aussi à l'aise en milieu aérobie qu'anaérobie, supportant des variations de température de plusieurs centaines de degrés sans sourciller ; et au-delà, capables de s'enrouler dans leur propre carapace comme dans un cocon et de mettre en sommeil toutes leurs fonctions vitales, pour devenir de véritables spores. Cette capacité, qui semble réservée aux Shuriken les plus petits, tout juste sortis de l'œuf, est probablement ce qui a le plus fasciné les chercheurs. Parmi les organismes terrestres, certains sont capables de performances de ce genre – comme par exemple le moustique, que le froid met en léthargie sans le tuer. Dans le cas des Shuriken toutefois, leurs fonctions vitales ne sont pas seulement ralenties : elles deviennent parfaitement indécelables. Autre aspect non moins fascinant : leur résistance aux chocs. Il faut dire qu'un Shuriken sortant de l'œuf a une densité supérieure au plomb. Il est capable de résister comme un bloc plein. Impossible de l'écraser, même à coups de marteau... Seules sa taille minuscule, et l'envergure comparativement énorme de ses « ailes », lui permettent de voler.
Ensuite, il y avait la carte.
Ce journaliste avait noté sur un planisphère tous les nids connus à ce jour, en leur attribuant des couleurs en fonction de la date de leur découverte. Il démontrait ainsi de manière frappante que les nids signalés à quelques semaines ou quelques mois d'intervalle, souvent dans des lieux très éloignés, pouvaient être reliés par des lignes, orientées globalement est-ouest. Tout à fait comme si ces nids étaient apparus dans le sillage de la chute d'un objet spatial.
Enfin, il y avait un témoignage.
L'auteur de l'article avait retrouvé un Canadien, guide de profession et très familier des grandes forêts de l'Alberta, qui disait avoir vu atterrir des Shuriken. Il prétendait posséder un débris de vaisseau extraterrestre. Son récit avait paru dans la presse locale et lui avait aussitôt valu une réputation d'illuminé, y compris auprès de ses proches. Le journaliste s'était fait montrer ce fameux débris, l'avait emprunté pour des analyses ; les ingénieurs qui s'étaient penchés dessus avaient conclu qu'il s'agissait, selon toute probabilité, d'une pièce de module spatial ou de satellite.
***
Depuis la publication de cet article, la carte a été poursuivie. Journalistes, gouvernements, institutions internationales : des centaines de personnalités et d'organismes ont désormais la leur. Chaque découverte d'un nouveau nid de Shuriken est soigneusement notée. Et l'intuition initiale est peu à peu devenue une certitude.
Voilà donc de quelle manière les Shuriken arrivent sur Terre : ils tombent du ciel comme la pluie.
Personne ne pourrait dire combien ils sont là-haut, en orbite, coquillages fixés sur leur bout d'épave ou nuage gris figé par le froid de l'espace.
Russes et Chinois ont envoyé des équipes pour tenter de retrouver les débris du module ; mais il y a bien longtemps qu'ils se sont dispersés, désagrégés. Ils avaient été largués dans l'espace à l'état de pièces détachées. Ils se confondent aujourd'hui avec les millions d'autres débris de fusées ou de satellites accumulés dans la banlieue terrestre au cours d'un peu plus d'un siècle d'histoire spatiale.
Depuis que l'être humain a tourné ses yeux vers les étoiles, qu'il a compris sa solitude dans ce grand vide noir, il s'est toujours posé les mêmes questions. Suis-je le seul à vivre ici, et à m'interroger ? S'il y en a d'autres, à quoi ressemblent-ils ? Qu'arrivera-t-il si nous nous rencontrons ?
Il y a toute une littérature, une multitude de films sur la découverte d'une vie extraterrestre. Nous pensions avoir tout dit, tout écrit, tout pensé, échafaudé des scénarios d'invasions ou de coopérations fructueuses, imaginé des monstres et des super-civilisations... Et nous avons eu ça.
Les Shuriken.
Des poux sur notre tête. Une maladie, une plaie d'Égypte.
Et ça n'arrêtera jamais.
Même si nous trouvions un moyen de détruire les nids existants, dans dix ans, dans cent ans, d'autres nids continueront à apparaître sur Terre. Tant qu'il restera un seul Shuriken en orbite. »