«J'avais trop de calmants dans le corps pour crier. Ma voix n'était qu'un murmure. Il a penché la tête vers moi pour m'entendre. Je lui ai dit que je ne voulais plus m'enfuir. Que ça n'avait aucun sens. Que nous retrouverions, là-bas, la même chose...
« À Plessetsk, tous les chercheurs de la base ne s'étaient pas risqués, en ce fatal premier matin, à franchir la porte de la pièce où avaient été entreposés pour la nuit les débris du module et la sphère. Les scientifiques survivants, échaudés par l'incident, se mirent à observer les créatures livrées par les militaires avec la méfiance d'un chien guettant les bonds d'une puce. Ils s'aperçurent bien vite que ces choses minuscules étaient en train de ronger le kevlar, et les stockèrent dans un caisson d'expérimentation stérile.
On approcha un objectif à fort grossissement, relié à une caméra qui filmait à plus de 200 images-seconde. On put ainsi obtenir, pour la première fois, de magnifiques ralentis des créatures en vol. Un membre de l'équipe, qui avait des origines japonaises, nota que ces organismes venus de la banlieue de Jupiter, et sûrement de beaucoup plus loin, n'étaient pas partagés de manière symétrique droite-gauche comme tous les êtres animés sur Terre, mais qu'ils étaient organisés en trois lobes identiques. Trois lobes séparés par trois pointes, elles-mêmes reliées par une sorte de peau qui vibrait à une cadence comparable à celle des ailes d'une mouche, ce qui leur permettait de voler. Un vol étrange, imprévisible, avec de brusques changements de trajectoire : quelque chose entre le drone et le coléoptère. Mais enfin, un vol qui semblait terriblement efficace : car au sein du nuage toujours en mouvement, ces créatures n'entraient jamais en collision. Ce chercheur les compara à des boomerangs, puis, songeant à ses lointains ancêtres du Japon et aux mythiques armes de jet des ninjas, à des shurikens.
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Depuis leur découverte, personne ne s'était avisé de trouver un nom pour ces créatures. « Shuriken », voilà qui sonnait comme une boutade. Aujourd'hui, c'est un nom qui suscite l'effroi.
Mais ces observations cessèrent bien vite, car les créatures s'attaquèrent à l'objectif. Il fallut retirer la caméra.
Quelqu'un eut de nouveau l'idée d'une dissection – ou plutôt d'une vivisection. Mais il fut impossible d'endormir l'une de ces créatures.
On essaya divers cocktails chimiques qui les rendirent plus agressives encore. Elles se heurtaient aux vitres du caisson stérile comme des projectiles. On réfrigéra le caisson, sans effet notable. On les plongea dans de l'azote liquide, on les soumit à un intense rayonnement Gamma : elles se contentèrent de se rouler en boule et d'attendre que l'orage passe.
Les scientifiques voulurent tester leur représentation spatiale et s'aperçurent que les Shuriken étaient les champions des labyrinthes. L'une des créatures, isolée du groupe à coups de jets d'air comprimé et placée au beau milieu d'un parcours complexe constitué d'un enchevêtrement de tubes de verre, resta tout d'abord hésitante. Elle n'avait, en ligne droite, que quelques décimètres à franchir pour rejoindre le reste du nuage ; mais le parcours imposé par les tubes représentait un voyage de près de trois mètres, plein de nœuds et de bifurcations débouchant sur autant d'impasses. Elle se risqua dans une impasse, dans une autre, revint à son point de départ et s'immobilisa, comme plongée dans une intense réflexion. Soudain elle s'élança, fila entre les pièges des tubes et après seulement trois erreurs, rejoignit le groupe dans le caisson.