«J'avais trop de calmants dans le corps pour crier. Ma voix n'était qu'un murmure. Il a penché la tête vers moi pour m'entendre. Je lui ai dit que je ne voulais plus m'enfuir. Que ça n'avait aucun sens. Que nous retrouverions, là-bas, la même chose...
« Les semaines suivantes passèrent dans une sorte de fièvre. C'était devenu notre seul sujet de discussions. Nous en perdions le sommeil.
Une partie significative des cours de géopolitique était désormais consacrée au suivi de ce qui se passait là-bas, au large de Jupiter, à quelques encablures de la surface glacée d'Europe. Mr Cheng (Maître Cheng, puisque tel était son nouveau surnom, marque d'un surcroît inespéré de popularité) s'était arrogé le droit de nous livrer la primeur des images qui nous parvenaient heure par heure de la station Laïka. Privilège qu'aucun enseignant, aucun chercheur, aucun membre du personnel d'encadrement de l'Institut ne semblait lui contester.
La sphère avait été découverte par une équipe d'exploration minière. Elle se trouvait enfouie sous plusieurs dizaines de mètres de glace. L'analyse de cette glace semblait suggérer qu'après un choc initial très violent – la sphère avait percuté la surface d'Europe comme une balle de fusil – un phénomène de fusion s'était opéré, qui avait accéléré l'enfouissement de l'objet. La glace s'était vaporisée à son contact, avant de se remettre à geler instantanément.
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La datation de cet événement initial posait de nombreux problèmes, mais les premiers scientifiques appelés à la rescousse pour examiner le lieu de la trouvaille s'accordaient pour lui donner une origine très ancienne. Entre quelques milliers et quelques millions d'années. Au moment où cet objet avait plongé comme un dard dans les glaces d'Europe, soit l'espèce humaine n'existait pas encore ; soit, dans le meilleur des cas, elle découvrait tout juste l'écriture.
Quant à la nature même de cet objet...
Il y eut de longues controverses. Nous les suivions presque en direct. Mr Cheng, après les premières images transmises d'Europe, nous livra des enregistrements bruts de rapports de géologues, glaciologues, physiciens, chimistes, ingénieurs. Tous étaient contraints de se cantonner au registre des hypothèses, n'ayant pas, à la surface même d'Europe, de matériel adéquat pour sonder la chose sans risquer de l'endommager.
Il fut finalement décidé de l'expédier en orbite, dans la station Laïka, et de constituer avec la Terre une équipe internationale de chercheurs qui plancheraient ensemble, sur place ou à distance, sur l'irritante énigme que posait la sphère.
Le problème à résoudre, dans un premier temps au moins, ne s'en trouva pas simplifié.
L'outillage utilisé par l'industrie minière paraissait trop dangereux dans le cadre de l'analyse de l'objet ; les rayons X risquaient d'endommager tout appareillage sensible qui se serait trouvé à l'intérieur de la sphère, et dont on ne pouvait pas même imaginer la nature. L'imagerie par résonance magnétique semblait un bon compromis, mais la station orbitale n'était pas équipée de scanner.