Chapitre 11 - 4 - Dans la toile

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Le reste n'était plus qu'une question d'organisation.

Les chiens, je m'en suis chargée. Les chiens sont des esprits simples. Ils n'ont pas de barrière mentale. Ils obéissent à la loi de la meute. Il m'a suffi de dresser leur psychisme, de devenir pour eux le chef de meute, puis de donner mes ordres. Ils savaient dès lors qu'au moment où on les lancerait sur ma piste, il leur faudrait partir à l'opposé.

Le système électrique, les circuits de sécurité, le chronométrage, c'était l'affaire de Ric. Il lui a fallu aussi subtiliser une pince dans l'atelier pour couper les fils de l'enceinte.

Il restait à installer notre leurre, implanter notre cheval de Troie.

Ce bon professeur Zelmaty était un intermédiaire tout désigné.

Une occasion s'est présentée : un échange avec l'Institut de Londres, prévu au cours du dernier trimestre.

Pour Ric, c'était un peu trop tôt. Les duos d'élèves des autres Instituts étaient prêts, leurs armes achevées, camouflées pour le transport ; mais Ric avait eu des contretemps. L'interface de l'arme à laquelle il travaillait n'était pas tout à fait opérationnelle. Elle ne pouvait capter que mes ondes cérébrales – ou celles de Ric, mais à la condition que je joue pour lui le rôle d'amplificateur. Et Ric était encore à la recherche de circuits manquants.

Mais une telle occasion risquait de ne pas se représenter avant longtemps. Ric a décidé qu'il achèverait le montage de son arme en cours de route. Il ne lui manquait que fort peu de matériel.

Pour placer notre leurre, il fallait d'abord appâter notre cobaye, le convaincre de subtiliser mes travaux plutôt que ceux d'autres élèves. J'ai convenu avec Ric d'une ruse grossière, mais imparable : dès que nous serions dans la salle des travaux pratiques, à Londres, je me mettrais à peindre. Ce serait un paysage. Il devrait être assez précis pour que n'importe quel habitué y reconnaisse le voisinage de notre Institut.

Pour rajouter du piment et ferrer un peu plus ce bon professeur Zelmaty, j'ai proposé de laisser traîner dans la chambre que j'occuperais à l'Institut de Londres, entre les cours, le poème qui m'avait déjà servi à le sonder. Je l'avais retrouvé sur mon lit, à l'endroit même où je l'avais posé. Il n'avait pas osé l'emporter.

Il fallait encore construire l'artefact lui-même. Il devait être de bonne taille pour paraître alléchant. D'une reproduction facile, pour être rapidement diffusé auprès de tous ceux qui ne manqueraient pas de se lancer à notre poursuite. Quelque chose comme un cahier de cours... À ceci près que nos cours à l'Institut ne présenteraient qu'un intérêt limité. Il fallait quelque chose de plus personnel, de plus puissant. Quelque chose qui soit facilement réalisable lors d'un court séjour hors de l'Institut. Quelque chose qui retiendrait aussitôt l'attention, tout en paraissant assez anodin pour déjouer toute barrière mentale. Quelque chose qui nous permettrait de tenir nos prises assez longtemps au bout de nos lignes...

Nous avons trouvé un compromis très acceptable. J'ai abandonné mon vieux carnet de notes de géopolitique. Le cours suivant, j'avais un cahier neuf. J'ai commencé à y prendre des notes en laissant le premier tiers vierge. Pour ne pas susciter les soupçons, surtout quand viendrait le moment d'emporter mon cahier à Londres, j'ai rempli ces pages blanches en y collant des photos, des graphiques, des exercices, des corrigés de devoirs.

Au bout de quelques mois, nous partions comme prévu pour Londres.

À mon arrivée, j'ai décollé les feuilles qui dissimulaient le premier tiers de mon cahier : j'étais dès lors en possession de quelques dizaines de pages, à remplir en quelques jours. Quelques dizaines de pages que je comptais bien utiliser jusqu'à la dernière ligne.

Et j'ai commencé à écrire ce journal.

 Et j'ai commencé à écrire ce journal

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***

Vous le voyez, maintenant : ce journal est un piège.

Dès que vous en avez lu les premières lignes, je vous ai repérés. J'ai reconnu de loin les ondulations familières, pendant que vous progressiez le long du chemin que j'avais tracé. J'ai eu tout le temps d'apprendre à vous connaître. J'ai palpé vos pensées, senti vos réactions à chacune de mes phrases. J'ai commencé par vous accompagner ; puis, insensiblement, je me suis mise à vous guider. J'ai appris à reconnaître votre rythme, votre alternance veille-sommeil. Je me suis faufilée dans vos rêves la nuit, j'ai pris en marche le train de vos réflexions dans la journée. Parmi ces rythmes et ces ondulations, j'ai glissé ma propre petite musique. Vous ne l'entendiez pas. Mais toujours, vous reveniez à ce journal à l'heure dite, celle que j'avais choisie. Vous lisiez et relisiez ces pages jusqu'à ce que je vous connaisse aussi bien que moi-même, jusqu'à ce que je puisse jouer de vos pensées comme d'un instrument. Et quand vous reposiez ce journal, au moment choisi par moi, persuadés de l'avoir fait de votre libre volonté, je vous accompagnais encore alors que vous tombiez peu à peu dans le sommeil.

Vous nous avez traqués comme des animaux, sans nous connaître.

Mais maintenant, je vous connais.

Je suis l'araignée, et vous êtes les mouches.

Je sais qui vous êtes et quels sont vos projets.

Je sais tout de vous.

Et je sais où vous vous trouvez, pendant que vous lisez ces lignes. »

***

Dans la solitude d'une chambre d'hôtel, Randall laissa tomber le petit cahier vert, les yeux agrandis d'épouvante. Il le vit rebondir sur le tapis, près du lit, s'immobiliser dans le halo de la lampe de chevet, et rester ouvert à la page qu'il était en train de lire. Au cours des cinq dernières minutes, il avait senti grandir en lui une oppression inexplicable, comme si une main invisible se refermait peu à peu sur son cœur et ses poumons. Il avait lu les dernières phrases du cahier avec une stupéfaction croissante. À présent il se tenait debout, oscillant comme un homme ivre, hésitant à faire un pas ; et il guettait, le souffle court, les mille petits bruits de l'hôtel endormi.

Dans son petit appartement de la vieille ville de Varsovie, Krzysztof Chodkowski déposa sur la table du salon les feuilles pliées qu'il tenait à la main. Il essuya nerveusement la sueur de son front, tout en jetant un coup d'œil, par la fenêtre entrouverte, vers la nuit de la rue. Puis il se cala dans son fauteuil et tendit une main hésitante vers son verre de whisky.

Dans son vaste bureau peuplé de livres, Michael repoussa sa chaise et sauta en arrière avec un juron ; puis il jeta la liasse de feuilles qu'il était en train de lire, avec le geste d'un homme qui veut chasser une guêpe. Elles s'envolèrent au-dessus du riche abat-jour doré de la lampe de bureau, retombèrent à travers toute la pièce en un long vol de feuilles mortes.

Dans la pénombre de sa cellule monacale, le professeur Cheng referma le livret de photocopies reliées d'une main qui tremblait. Il le reposa sur son bureau d'un geste précautionneux, comme s'il craignait de faire le moindre bruit. Puis, à-demi courbé dans le halo de sa petite lampe, il écouta.

Crevant le silence profond de ce milieu de nuit, les sirènes d'alerte se mirent à hurler ; et en même temps, de la fenêtre, lui parvenait un son faible, mais parfaitement distinct – un grattement, ou un grincement.

Il eut tout juste le temps de bondir vers la porte avant que le premier Shuriken ne perce la vitre.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE


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