«J'avais trop de calmants dans le corps pour crier. Ma voix n'était qu'un murmure. Il a penché la tête vers moi pour m'entendre. Je lui ai dit que je ne voulais plus m'enfuir. Que ça n'avait aucun sens. Que nous retrouverions, là-bas, la même chose...
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11 avril
« Les Shuriken ne connaissent pas le froid.
Ils traversent les étendues glaciales de l'espace repliés dans leur cocon. Fermés à l'univers, étanches, inertes comme des virus attendant de se reproduire. Des pierres, de la poussière interstellaire – gris comme la poussière, répandus en nuages granuleux comme la poussière... Qui s'en méfierait ? Le froid terrifiant du vide ne peut entamer leur carapace. Pas plus que le brutal embrasement de la décélération lorsqu'ils touchent l'atmosphère d'une planète.
Les Shuriken ne connaissent pas la peur.
Rien ne peut les faire hésiter. Rien ne parvient à les arrêter. Armes ou obstacles passifs, pièges, mines – ils passent. Ils submergent toute résistance. Ils sapent murailles et fondations. Ils démantèlent arsenaux et blindés. Aux premiers temps d'après le contact, à l'heure des découvertes, les militaires préféraient faire sauter leur armement plutôt que de le laisser tomber au pouvoir des Shuriken : précaution typique de soldat. Puis, ils ont compris que c'était inutile. Les Shuriken n'en ont cure. Nos armes seraient pour eux encombrantes, mal appropriées, faibles ; ils ont leurs propres méthodes. Ils nous laissent les nôtres.
Les Shuriken ne connaissent pas la solitude.
Ils naissent et vivent par grappes. On les a comparés à des insectes. Mais ils ne créent pas de colonies stables. Leurs groupes évoluent selon les stratégies du moment. Rationnels, évolutifs, efficaces... Mais isolés, ils ne donnent pas le moindre signe de trouble. Ils poursuivent leur activité quel que soit leur nombre : s'ils étaient en phase d'attaque, le dernier Shuriken continuerait à vous attaquer sans faiblir jusqu'à ce qu'il soit détruit – ou qu'il vous détruise. S'ils étaient en phase de colonisation, un seul serait suffisant pour prendre pied sur une planète. Encore une chose qui les rapproche des insectes : chaque Shuriken est une reine en puissance. Chaque Shuriken peut, à lui seul, recréer un nid. Mais sans cette vie grouillante des abeilles ou des fourmis : on dirait plutôt un champignon qui germe. Un gaz qui se répand. Un système qui se construit : froid, rationnel, mécanique.
Sont-ils seulement vivants ? Quand ils se déploient, ils ressemblent à des machines. « Déployer » : le terme même est ambigu. Un papillon déploie ses ailes ; on déploie un parapluie. C'est cette même ambivalence source de malaise qui émane d'un Shuriken en phase de réveil. Sa carapace se déroule, ses antennes pointent, ses pattes frémissent. S'il est seul – si vous avez eu la folie ou la chance d'isoler un Shuriken – il restera en attente. Comme un dormeur qui hésiterait encore à sortir du sommeil. Il vous observera. Vous verrez ses antennes frémir, ses embryons d'yeux semblables à ceux des crabes osciller doucement au gré de vos mouvements. Vous pourrez le toucher, le caresser, le détruire – il ne réagira pas. Mais tant que vous serez en sa présence, vous sentirez ce déséquilibre, ce malaise, comme un début de nausée – le sourd battement du sang à vos tempes, et la peur, oui, la peur pendant que vous sentirez son esprit palper le vôtre.
L'univers est vaste et nous aurions pu passer des millions d'années sans connaître les Shuriken. Nous aurions pu explorer bien au-delà du système solaire, coloniser les systèmes voisins, et ne jamais savoir. La malchance a voulu que nous les rencontrions. »
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***
12 avril
« Parfois, je rêve.
Je me vois aux premiers temps de la colonisation de l'espace, partant à bord de ces engins démesurés que l'on lançait vers les étoiles. Le frémissement des moteurs qui chauffent, remplissant la coque, les cloisons et même les sièges de la même note infra-grave qui vient vibrer jusque dans vos dents... Le rituel du compte à rebours, l'explosion brutale et la poussée vers le ciel qui vous écrase, vous coupe le souffle... La libération de la sortie de l'atmosphère et de la sphère d'attraction terrestre... Et puis, le vide.
Le vide et l'apesanteur.
Il y a toute une littérature, une multitude de films qui montrent la découverte de l'apesanteur comme une expérience mystique. Voler comme un oiseau... Se projeter d'un bout à l'autre de la cabine d'un souple coup de talon, comme un plongeur évoluant au milieu de coraux... La propagande gouvernementale, en son temps, n'était pas avare de ces images de futurs colons flottant, hilares, dans leurs combinaisons trop blanches, s'embrassant par grappes au-dessus de rangées de sièges désertées, pendant qu'apparaissait par un hublot un magnifique globe terrestre...
Dans mes rêves, l'apesanteur, c'est une sensation d'arrachement. On m'a volé mon poids, on m'a volé mon corps, et l'air m'aspire comme une bulle de savon. Je culbute sans pouvoir me raccrocher à quoi que ce soit pendant que m'envahit une panique irrépressible, un vertige qui rien ne pourra apaiser.
Quant au vide...
Le vide est noir, traversé de radiations dures. La seule lumière, ce sont les têtes d'épingle des étoiles – étoiles mortes, qui ne scintillent pas ; ou alors, celle du soleil. Mais le soleil vous aveugle sans vous éclairer. Plus d'atmosphère pour diffuser la lumière : il n'y a aucune gradation entre la nuit la plus profonde et la clarté la plus insupportable. L'espace ne connaît que le noir et le blanc. Les nuages colorés de gaz interstellaires, les tourbillons diaprés des galaxies, ce sont des images fabriquées à partir de clichés de radiotélescopes ; ce que l'œil humain voit, c'est le noir vertigineux d'un puits sans fond, parsemé d'insupportables iridescences.
Et pourtant, je les vois.
Je les devine plutôt ; mais je sais qu'ils sont là. Dans ce rêve nauséeux – cette hallucination plutôt – pendant que je bascule sans fin au-dessus de sièges vides, je perçois tout autour une menace sans forme. Pas de clair de Terre par le hublot, ni même de reflet de lune ; juste un éclat du soleil qui vient parfois balayer la cabine comme le rayon d'un phare. Pas un son dans la radio de ma combinaison, pas un appel de détresse... Mais je sais qu'ils sont là.
En me débattant, je parviens à agripper le rebord d'un siège. Je me propulse vers le hublot.
Je regarde.
Cette fois, je trouve la Terre. Elle tourne follement. Je n'en vois qu'une portion d'arc bleuté qui contourne le côté gauche du hublot, disparaît, reparaît pour glisser de nouveau hors de ma vue. Mais il y a autre chose. Je plisse les paupières. C'est un détail sur ce bord de globe bleu, quelque chose qui jure, que j'ai peur de reconnaître. La Terre glisse le long du hublot, s'en va, revient, et là...
Et là, dans les dernières images de mon rêve, ces images qui restent imprimées dans mon esprit aux premiers instants du réveil, mon regard se fixe sur cette tache noire. Une tache qui grandit sur le bleu de la Terre. Un nuage qui s'étend, comme un orage démesuré, comme un cancer sur la planète. Il est venu des étendues de vide, il est aussi tout autour de moi, fait de millions de milliards d'êtres qui se multiplient follement et vont tout envahir. Ce mal de l'espace qui n'avait pas de nom, mais que nous avons su nommer, faute de savoir le combattre...