«J'avais trop de calmants dans le corps pour crier. Ma voix n'était qu'un murmure. Il a penché la tête vers moi pour m'entendre. Je lui ai dit que je ne voulais plus m'enfuir. Que ça n'avait aucun sens. Que nous retrouverions, là-bas, la même chose...
Randall Oliver Richardson – « R on R » pour les intimes, ou « R/R » – interrompit sa lecture et ôta ses lunettes, avec la désagréable sensation d'un courant d'air froid dans sa nuque.
La journée était pourtant caniculaire, et faute de climatisation, l'air du vaste bureau tout de vitres et de béton avait la moiteur étouffante d'une couveuse.
Il se souvenait de son seul et unique séjour dans l'espace : une enquête sur des détournements de matériel dans une des stations de Lagrange. Il reconnaissait exactement ces sensations d'arrachement de la pesanteur terrestre, et cette écœurante panique lorsque son corps s'était mis à flotter dans son harnais, retenu à quelques centimètres au-dessus de son siège.
Quant aux Shuriken... Il avait eu l'occasion de discuter avec un membre d'une station d'observation, de retour d'un long séjour en orbite géostationnaire au-dessus de la zone congolaise. Sa mission principale était de faire des rapports réguliers sur l'évolution du nid que l'on avait signalé, quelques mois auparavant, sur les rives du lac Kivu. Ces rapports, Randall les avait lus en détail, avec un sentiment croissant d'insatisfaction. Les données chiffrées sur l'étendue de la zone contaminée, sur la dégradation du biotope, sur la disparition progressive des espèces animales, semblaient laisser de côté un aspect essentiel que Randall devinait sans pouvoir le cerner tout à fait. Il avait finalement rencontré l'auteur du rapport, et ce qui ne figurait pas par écrit, il l'avait entendu de vive voix.
Et le terme que cet homme, ce scientifique, avait employé, que le langage lisse d'un rapport ne lui permettait pas de mentionner, était très exactement celui-ci : un cancer, une tumeur qui grandissait à la surface de la planète.
Randall jeta un coup d'œil vers le journal, resté ouvert devant lui.
C'était un simple cahier d'écolier, couvert d'une écriture fine, serrée, à l'inquiétante régularité de machine. De l'encre sur du papier : on n'avait encore rien trouvé de mieux pour éviter le piratage de données. Dépassant de la couverture, une étiquette plastifiée portait la mention : « Pièce à conviction n°1 ». Autour s'étalait un fatras d'objets hétéroclites, tous étiquetés de la même manière : stylo, chaussures, brosse à dents, cube d'enregistrement haute densité et haute protection...
Randall avança la main vers le cahier, hésitant à tourner une page, se ravisa, puis se leva brusquement et se mit à faire les cent pas dans l'atmosphère sirupeuse du bureau surchauffé.
Il était tout à fait exclu que l'auteur de ce journal ait pu faire un quelconque séjour dans l'espace ; et tout aussi inenvisageable qu'il ait eu l'occasion d'observer à la verticale un nid de Shuriken. Pourtant...
C'était perturbant, décidément perturbant.
Randall s'approcha d'une paroi vitrée et regarda pensivement à l'extérieur.
Il était situé au dixième niveau d'un gratte-ciel de cent-cinquante étages, un peu au nord et à l'est de Central Park, en plein Manhattan. Une zone dangereuse. Au-dessus du niveau que son bureau occupait tout entier, l'immeuble était d'ailleurs vide. Et les immeubles voisins ne devaient pas totaliser plus de quelques dizaines d'habitants. Tous plus ou moins dans la même situation que lui : en transit.
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Randall appuya son front sur la vitre tiède, et observa la rue. Elle était déserte. Pas un mouvement ; pas une lumière. Le soir venait, et les ombres grandissaient entre les hauts bâtiments. Ils avaient l'air de s'enfoncer dans la nuit. Dans cette partie de la ville, le couvre-feu était appliqué de manière particulièrement stricte : bientôt ne se devineraient plus que les reflets des étoiles sur les façades vitrées.
Randall était d'une génération qui avait connu le New York d'avant-guerre. Il se souvenait d'une cité pleine de lumière et toujours en mouvement. L'après-guerre avait amorcé une lente décadence, celle d'une ville-monde devenue banlieue lointaine, écartée des grandes voies d'échanges. Et maintenant...
Maintenant, ce quasi-désert.
Avec la présence d'un nid à moins d'une trentaine de kilomètres au nord, la ville était désormais en grande partie inhabitable. Seule la partie sud de Manhattan, le Queens et une partie de Brooklyn conservaient un nombre significatif d'habitants. Mais les incursions de Shuriken devenaient de plus en plus fréquentes, et elles se traduisaient à chaque fois par un nouvel exode. Pour quelques jours, les rues se remplissaient d'un flot devenu inaccoutumé. Puis le silence retombait, un peu plus profond, sur la grande cité un peu plus vide.
Randall se détourna de la vitre et revint à son bureau. La pénombre qui s'épaississait dissimulait quelque peu l'amas d'objets étiquetés ; seule ressortait la blancheur du cahier resté ouvert.
Plus assez de lumière pour lire : Randall alluma sa petite lampe de bureau, seul luxe et seule entorse au couvre-feu qu'il s'autorisait.