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Chapitre 9 - 2 - Varsovie, camp de transit

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Randall sortit de la zone d'accès n°1 et marcha vers l'entrée du camp de transit. Il était seul ; il avait envoyé l'homme laissé par Krzysztof prévenir le reste du groupe de cesser les recherches. Il avait pu vérifier, d'après la date de l'enregistrement, qu'il n'y avait aucune chance de retrouver les fugitifs à l'intérieur du camp, ni même dans une des salles de l'aéroport.

La nuit tombante maquillait la foule massée devant les grilles en une parodie de fête foraine : les campements improvisés entre les véhicules en désordre, semblables dans la pénombre à des baraques de foire ; les feux allumés un peu partout, les odeurs de friture, les silhouettes furtives qui passaient devant les flammes, toutes les rumeurs d'une multitude ; il y avait même, au loin, quelques notes de guitare et les échos d'un chant. Parmi tous ceux qui campaient là, beaucoup n'en étaient pas à leur première évacuation.

L'intérieur du camp était par contraste étrangement silencieux. Parmi ces milliers de baraques alignées comme au garde-à-vous, peu de lumières, presque aucun bruit ; les seules formes humaines visibles étaient celles du contingent de sécurité. Les rassemblements étaient interdits et toute ébauche d'attroupement systématiquement dispersée.

Randall s'engagea dans une allée obscure, déboucha près du parking réservé au personnel du camp. Il y avait là une sentinelle, qui le salua, ayant vu le logo de la SUN sur sa veste.

Randall s'approcha d'un gros véhicule tout-terrain qui portait, lui aussi, le sigle de la Société des Nations Unies. Il s'installa côté conducteur. Près du levier de vitesse, sur un cube métallique disgracieux, était accroché un gros combiné d'aspect antique : le classique téléphone de campagne, relégué au musée durant toute la première partie du XXIème siècle, puis réhabilité aux premiers jours de la Troisième Guerre Mondiale, lorsque les intenses opérations de brouillage et les attaques contre des satellites militaires précédant l'arrivée des troupes russes avaient rendue inopérantes toutes les autres formes de communication. Les si séduisantes théories sur la numérisation de l'espace de bataille, qui dominaient depuis si longtemps les débats militaires et avaient fait leurs preuves sur des théâtres d'opérations limités au début du XXIème siècle, s'étaient effondrées du jour au lendemain lorsque tous les systèmes de transmission tactiques, sans exception, s'étaient retrouvés plongés dans le noir.

En l'occurrence, le téléphone du 4X4 avait été modifié en fonction d'un autre but, et dans une autre perspective : non pas celle d'un champ de bataille, mais celle d'une société noyautée par des troupes d'occupation. Il s'appuyait principalement sur des centraux téléphoniques civils, dont les systèmes informatiques avaient été équipés de discrets bouts de programmes, guère plus de quelques lignes de code : leur fonction était essentiellement d'isoler certains types de communications utilisant un protocole spécifique, développé pour ce seul usage, et de les réorienter vers d'autres centraux équipés des mêmes programmes. Un réseau dans le réseau. Plus robuste et plus discret que n'importe quel réseau privé virtuel.

Randall composa un numéro sur le clavier du cube métallique, où clignotait une diode verte. Il y eut une série de déclics lointains, puis une voix étouffée, comme brouillée par la distance :

« Randall ?

– Ça va être à vous, Michael, chuchota simplement Randall. Ils sont passés. »

Il coupa la communication, raccrocha le combiné, salua la sentinelle et repartit par l'allée dont l'obscurité s'épaississait, butant sur des pierres invisibles à ses pieds.

Par contraste avec la nuit qui pesait sur le reste du camp, la zone d'accès n°1 lui semblait soudain une sorte d'oasis, avec ses files toujours denses assiégeant les guichets de contrôle, sa débauche d'éclairage et ses grandes parois vitrées. Devant la double porte du grand hall, il vit une silhouette familière, qui venait à sa rencontre.

« Mon cher Randall, je crains de vous avoir fait perdre votre temps...

– N'en croyez rien, Krzysztof, j'ai appris ici bien plus que vous ne l'imaginez. Et vous-même ? »

Krzysztof tendit un cahier vert d'écolier.

« J'ai continué à le lire. J'ai commencé à en faire des copies. » Il cherchait ses mots, mal à l'aise soudain. « Il y a là quelque chose... J'aurais du mal à la décrire... Quelque chose d'inéluctable et de terrible, comme une tragédie grecque... »

Randall l'écoutait avec étonnement.

« Qu'est-ce qui vous donne cette impression ? Vous auriez vu des éléments qui m'auraient échappé ? »

Krzysztof hésitait.

« Ce n'est pas seulement ce qu'on y lit, c'est ce qui en émane... C'est... entre les lignes, voyez-vous : quelque chose de rentré, de silencieux, qui s'accumule, comme un nuage d'orage... Il y a le récit lui-même, bien sûr, mais il y a... autre chose. »

Il secouait la tête avec un embarras visible, cherchait à poursuivre, y renonça soudain et reprit, d'une voix toute différente, avec à nouveau sur les lèvres son éternel sourire ironique :

« Mais avant tout, je dois vous adresser tous nos remerciements pour ce document : de l'avis général, votre agent a fait un travail précieux. J'en ai déjà transmis de larges extraits. Toute la partie sur l'implantation des premiers nids, sur le rôle des Russes et des Chinois, sur la situation de Pékin... ça va nous être très utile. Tout ce qui figure à la date du 24 avril est une véritable mine. Nous avons déjà du monde en train de recueillir des témoignages du côté d'Arkhangelsk. Ça ne devrait pas être bien difficile... Puis-je en garder une copie pour moi ?

– Je vous en prie, Krzysztof.

– Alors préparez-vous : nous rentrons à Varsovie. Vous m'excuserez si je ne vous invite pas à passer la soirée chez moi : j'ai encore du travail pour cette nuit autour de ce document. Et je dois vous conduire à votre hôtel. »

Le petit homme le salua, un peu raidement, et repartit à pas pressés vers les portes vitrées.

***

La nuit était à présent complète, et la ville silencieuse. À travers la fenêtre de sa chambre, Randall apercevait, quelques mètres en contrebas, un reflet blafard de lampadaire sur le trottoir et une portion de mur qui s'écaillait. L'hôtel était situé dans un des vieux quartiers de Varsovie : une bâtisse à la structure élancée sortie tout droit du XIXème siècle, dans un style néoclassique qui avait dû être imposant, mais rénovée sans goût. Son principal avantage était de se trouver à deux rues à peine de l'appartement de Krzysztof.

Dans sa chambre, une pièce étroite à l'éclairage parcimonieux, Randall avait posé son sac à dos sur le lit et en avait extrait la chemise cartonnée ; il la considérait en songeant, une nouvelle fois, à la réaction de Krzysztof.

Quelque chose d'inéluctable et de terrible... Quelque chose de rentré, de silencieux...

De la part de tout autre que Krzysztof, Randall aurait simplement ignoré de telles remarques, les jugeant inconsistantes. Mais précisément, il accordait beaucoup de valeur aux intuitions de ce petit homme à l'esprit fulgurant, capable de synthèses et de déductions qui, à bien des reprises, les avaient sauvés de la catastrophe.

Randall ouvrit la chemise cartonnée, en sortit le petit cahier vert.

Jusqu'où Krzysztof l'avait-il lu ? Il n'avait guère eu de temps pour s'y plonger... Qu'avait-il pu trouver, au-delà des passages que Randall lui avait indiqués, susceptible de provoquer un tel trouble ?

Qu'avait-il dit encore ? « Ce n'est pas seulement ce qu'on y lit, c'est ce qui en émane... »

Randall ouvrit le cahier vert, feuilleta rapidement les passages qu'il avait déjà lus, s'arrêta à la page du 24 avril.

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