Chapitre 6 - 2 - Interrogatoire

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20 avril

« Au bout d'un peu plus de quatre ans, il devint évident que le module allait manquer de loin la Terre. Les corrections de trajectoire nécessaires n'avaient pas été faites à temps. Peut-être le module avait-il épuisé ses réserves de carburant ; peut-être l'équipage n'était-il pas en état de le manœuvrer. C'est alors qu'apparut véritablement l'utilité de cet immense vaisseau construit à la va-vite : il put repêcher le module pendant qu'il coupait l'orbite terrestre à plus de trois fois la distance Terre-Lune, et revenir s'installer en orbite basse pour commencer son travail d'analyse.

On put enfin voir le module de près.

Les premières images en provenance des équipes d'analyse et de debriefing furent plutôt décevantes : elles montraient le module stocké dans une soute de l'immense vaisseau, comme du fret, sous un éclairage éblouissant, pendant que se déroulait la fastidieuse procédure de décontamination. Parallèlement, des techniciens se relayaient à la radio pour tenter d'établir le contact avec l'équipage. Sans grand espoir toutefois : depuis son départ de la banlieue de Jupiter, près de cinq années auparavant, le module de secours était resté absolument silencieux.

La procédure de décontamination donna des résultats étonnants : elle révéla de multiples trous dans la coque, comme des piqûres d'épingle. Elle permit aussi de repérer, fixés sur l'extérieur du module, des corps étrangers que l'on prit tout d'abord pour de la poussière.

On récolta ces prétendus grains de poussière pour les analyser, et là, premier choc. Sur les écrans directement reliés aux objectifs des caméras à fort grossissement, on vit apparaître en énorme, avec une taille multipliée par 1000, des carapaces, des pattes, des antennes... Tout ceci d'un noir brillant, minéral. Un zoo miniature et figé par le froid de l'espace.

Ces créatures étaient inertes. On les crut mortes. Comment auraient-elles pu survivre en plein vide, fixées sur la paroi d'un vaisseau ? Elles furent mises sur une table de dissection, où des robots aux pinces microscopiques entreprirent de les décortiquer. Elles furent réduites en lamelles de l'épaisseur d'un micron, en échantillons miniatures et soigneusement étiquetés, en prélèvements de fluides dans des éprouvettes.

Ce que les exobiologistes découvrirent alors, il est inutile que je m'étende dessus. Dès que les analyses véritablement poussées commencèrent, ce fut comme si les scientifiques venaient de découvrir une nouvelle Amérique.

Ou une porte vers leurs pires cauchemars...

Mais ce n'était rien encore ; car au même moment, une première équipe de contact découpait la coque du module et pénétrait à l'intérieur.

La première chose que cette équipe découvrit, ce fut la sphère : brillante, immaculée, elle trônait au milieu de l'habitacle de la capsule.

Puis vint le tour des membres de l'équipage.

 Ils  étaient tous là, sagement alignés dans leurs caissons d'hibernation

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Ils étaient tous là, sagement alignés dans leurs caissons d'hibernation. Aussi morts qu'on peut l'être. Un seul regard suffisait pour s'en assurer. Leurs corps étaient grêlés comme par de multiples projectiles minuscules. Ils semblaient avoir été traversés par une pluie d'aiguilles. Ils étaient blancs comme de la craie, flasques, aplatis ; ils avaient un air surprenant d'outres vides. La chose qui les avait tués n'avait pu traverser la coque translucide des caissons, résistante aux chocs et à l'abrasion ; elle s'était introduite dans le circuit qui réglait la température et les paramètres vitaux en cours d'hibernation, comme pouvaient en témoigner les multiples points noirs qui parsemaient les tuyaux et les tôles. Même le pilote censé régler la trajectoire de retour vers la Terre s'était réfugié sous sa bulle de verre protecteur, traité contre les rayonnements, croyant y trouver une protection suffisante.

Pour fuir quoi ?

On dénicha une première réponse derrière le caisson de ce même pilote, coincée dans un interstice contre la coque du module. Une chose noire, brillante, chitineuse, qui rappelait à s'y méprendre ce que les exobiologistes avaient découvert en examinant la prétendue poussière récoltée sur la paroi extérieure du vaisseau, à ceci près que celle-ci avait la taille d'un gros chien. Elle était en piètre état, sa carapace brisée en plusieurs endroits, et un certain nombre de pattes manquaient. Près d'elle gisait un levier métallique, matériel de mineur qui semblait avoir été utilisé comme massue.

Comme au milieu d'une scène de crime, on photographia l'intérieur du module sous tous les angles, ainsi que les corps ; et on récupéra tous ces restes – ceux des humains et ceux de la créature – pour découper, prélever et analyser.

C'est à ce moment-là que les scientifiques de cette prétendue mission de secours commirent leur première erreur. Ayant fureté dans tous les coins du module, raclé des indices sur les parois, relevé des traces de lutte dans l'habitacle, ils quittèrent les lieux et refermèrent simplement la soute.

À leur décharge, il faut se replacer dans le contexte de la mission. Ils étaient plusieurs centaines à travailler là-haut, venus d'une bonne quinzaine de pays et coordonnés par la Chine. Ils étaient relayés tous les mois, à la fois par des groupes venus de Terre et par des équipes des stations de Lagrange. La notion de danger était fort lointaine. Il faut se représenter la routine des travaux en laboratoire, la lourdeur des procédures, les multiples petits tracas quotidiens, des barrières linguistiques aux problèmes matériels.

Et puis, que pouvait bien représenter de menaçant cette épave stockée dans une soute, vidée de tout élément organique mort ou vif, inerte sous l'immuable éclairage des néons ? »


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