Chapitre 7 - 3 - Investigations

96 6 2
                                        

22 avril

« Au bout de quatre mois, on décida de rapporter le module sur Terre.

Pour cela, « la mission de secours » vint se replacer sur une orbite basse – très basse même, à 300 km à peine au-dessus de la surface terrestre. On fit monter Bourane depuis Baïkonour pour emporter ce qui serait jugé récupérable. On désossa le module ; l'enveloppe externe fut larguée dans l'espace en pièces détachées qui entamèrent l'une après l'autre leur lente descente vers l'atmosphère – destin habituel des déchets spatiaux. Le bras manipulateur de Bourane vint précautionneusement pêcher l'habitacle du module, où pouvaient subsister des indices à analyser, et la navette l'emporta.

Voilà comment les Shuriken sont arrivés sur notre planète : dans la soute d'une navette, descendue d'un long vol planant vers sa base de Baïkonour.

 Il  n'y avait  pas eu d'images du long retour du module depuis les  solitudes glacées de  Jupiter ; il n'y en eut pas davantage de son  arrivée aux laboratoires  de Plessetsk, seule base spatiale  authentiquement russe depuis  l'éclatement de l'U...

Oups ! Cette image n'est pas conforme à nos directives de contenu. Afin de continuer la publication, veuillez la retirer ou mettre en ligne une autre image.

Il n'y avait pas eu d'images du long retour du module depuis les solitudes glacées de Jupiter ; il n'y en eut pas davantage de son arrivée aux laboratoires de Plessetsk, seule base spatiale authentiquement russe depuis l'éclatement de l'Union soviétique. Dès son atterrissage à Baïkonour, l'habitacle du module avait subi un nouveau charcutage : la plus grande partie (contenant notamment les caissons d'hibernation, le poste de pilotage... et la sphère) devait être scrutée par des équipes russes. Elle fut transportée par camion, à travers les déserts brûlants d'Asie centrale. Les moteurs et tout l'appareillage partirent par avion directement vers Pékin et les laboratoires de la China National Space Administration. Quant au reste (les réserves, les scaphandres spatiaux, tout ce qui avait été considéré comme sans intérêt par les scientifiques), il fut acheté à prix d'or par un consortium de Dubaï qui comptait organiser une exposition.

À l'arrivée à Plessetsk, le premier envoi fut stocké pour la nuit en laboratoire.

Ce fut la deuxième erreur – moins excusable, celle-là ; car il aurait suffi de visionner à nouveau les images transmises de Jupiter lors de la découverte de la sphère, pour se rendre compte que le corpuscule grêlé et grisâtre qui avait alors été présenté au monde ne pouvait pas être le même que celui, brillant de l'éclat du neuf, qui avait été retrouvé dans le module de survie, au milieu de l'équipage mort dans ses caissons d'hibernation.

Mais plusieurs années s'étaient écoulées, les souvenirs s'estompent... Et personne n'eut l'idée de vérifier un détail aussi trivial que l'aspect de la sphère sur les premières images transmises par la défunte station Laïka.

Au petit matin, les scientifiques russes bâillant et traînant du pied firent leur entrée... et moururent aussitôt.

Il n'y eut pas d'enregistrement de la scène proprement dite, mais selon toute probabilité, ce fut très rapide. Aucune précaution particulière de sécurité n'avait été prise pour garder ces échantillons. Les soldats de la base entendirent simplement du remue-ménage du côté du laboratoire ; ils avertirent leurs supérieurs, se rendirent sur place, et moururent aussi. Alarmés par leur silence, les officiers de la base bouclèrent tout le périmètre et envoyèrent des effectifs plus fournis en reconnaissance – mais cette fois, avec toutes les précautions voulues.

Dissimulés derrière l'angle d'un mur, les renforts scrutèrent avec méfiance l'entrée du laboratoire. La porte en était grande ouverte. Devant, répandus sur le sol comme des poupées de chiffon, une douzaine de corps immobiles, au-dessus desquels planait ce qui ressemblait fortement à un nuage de moustiques.

On envoya un robot artificier. Sa caméra révéla en gros plan des cadavres percés comme par une grêle de clous, et des visages figés dans une expression d'intense surprise. Puis l'image se figea, les transmissions cessèrent, et la course cahotante du robot sur ses chenillettes s'interrompit d'un seul coup.

On sortit un drone. Survolant la scène à une altitude d'une vingtaine de mètres, il donna un aperçu de cet intriguant nuage de moustiques ; mais au moment où l'opérateur tentait de zoomer pour obtenir plus de détails, le drone chuta comme une pierre.

L'hostilité de la chose était patente et les soldats de la base, en bons militaires, lancèrent la contre-attaque.

Et ce fut la troisième erreur.

Ils tentèrent d'asperger le nuage d'insecticide. L'agitation des choses volantes ne fit qu'augmenter. Les soldats eurent alors recours aux gaz lacrymogènes, puis à des composés chimiques de plus en plus puissants.

Les gaz innervants restèrent sans effet, de même que les lance-flammes. L'emploi de lance-grenades sembla donner un résultat : quelques explosions judicieusement placées à quelques mètres au-dessus du nuage permirent de le disperser en partie.

Il fut dès lors possible d'envoyer un autre robot artificier récupérer l'un des corps affalés devant l'entrée du laboratoire. Par pure chance, c'était un modèle équipé d'un filet de kevlar, aux mailles aussi serrées que celles d'une moustiquaire, et destiné à limiter la propagation de débris en cas d'explosion. L'opérateur eut l'inspiration de lancer ce filet en direction du nuage résiduel ; il parvint ainsi à capturer quelques-unes des choses volantes, et à les rapporter avant qu'elles ne s'échappent. Puis les militaires eurent de nouveau recours aux lance-grenades, en un bombardement miniature qui acheva de dissiper le nuage.

La voie ainsi dégagée, ils purent se risquer jusqu'au laboratoire.

Ils pénétrèrent dans une pièce ravagée comme par une bombe : les murs, le matériel, le sol, le plafond, semblaient avoir subi un tir serré de fusil à pompe. Au beau milieu de ce carnage, la sphère était en aussi piteux état, et même pire si c'était possible : la forme générale demeurait, mais la paroi extérieure avait pour ainsi dire disparu. On aurait dit un squelette, un morceau de rayonnage de ruche.

L'œuf avait éclos.

Les militaires, très remontés par ce premier contact avec une forme de vie extraterrestre, traquèrent soigneusement toute chose animée, grande ou petite, qui aurait pu encore hanter ce simulacre de champ de bataille. Ils utilisèrent les capteurs les plus sophistiqués, en vain : il n'y avait plus rien à repérer. Ce qui avait détruit le laboratoire s'était dispersé aux quatre vents, lorsqu'on avait eu recours aux lance-grenades. Par précaution, les lieux furent désinfectés, tout le matériel démonté, et tous les débris passés à l'incinérateur.

Après quoi, l'incident fut déclaré clos.

C'était bien entendu une nouvelle erreur ; mais à ce moment-là, leur nombre était devenu tel qu'il était impossible de rétablir un semblant d'équilibre. La situation était hors de contrôle, et le monde dormait encore. »


ShurikenDes histoires addictives. Découvrez maintenant