«J'avais trop de calmants dans le corps pour crier. Ma voix n'était qu'un murmure. Il a penché la tête vers moi pour m'entendre. Je lui ai dit que je ne voulais plus m'enfuir. Que ça n'avait aucun sens. Que nous retrouverions, là-bas, la même chose...
« Comme on pouvait s'y attendre, la solution à l'irritant problème posé par la sphère est venue d'un ingénieur de Pékin. La Chine était la seule à pouvoir mobiliser des équipes vraiment conséquentes, en un aussi court laps de temps, sur un problème de cet ordre. Difficile de savoir au juste combien de cerveaux avaient été mis à contribution, ni combien d'heures de recherche et de nuits sans sommeil tout ceci avait coûté ; ce qui est sûr, c'est qu'au bout de deux semaines à peine, une idée brillante avait émergé. Simple et lumineuse comme tous les traits de génie.
Les équipes de Pékin étaient reparties de ce qui avait été envisagé, et écarté car trop agressif pour l'objet à étudier : les rayons X. Elles avaient simplement essayé diverses autres fréquences. Les plus prometteuses se situaient dans la bande des térahertz, entre 100 GHz et 30 THz. Il y avait là, quelque part entre les fréquences radioélectriques de l'infrarouge et celles des micro-ondes, des fréquences peu utilisées ayant la propriété de traverser les matériaux non conducteurs, comme les rayons X, mais sans les mêmes effets secondaires. Surtout, il était possible de les produire en orbite avec un minimum de ressources, simplement en bricolant du matériel de communication. Le reste n'était qu'une question d'interprétation du signal, donc de capacité de calcul. Moins de vingt heures après l'annonce de la découverte, un message contenant à la fois le mode d'emploi pour modifier du matériel de communication de manière adéquate, et le code d'un logiciel pour interpréter les données, était reçu par la station Laïka, dont les équipes se mettaient aussitôt fébrilement au travail.
Il y eut là quelques heures étranges, comme un hoquet de l'Histoire : le monde entier se figea. Si nous avions été parmi les tout premiers à recevoir les images de la banlieue de Jupiter, les journalistes s'étaient rattrapés depuis ; de Londres à Pékin, de New Washington à New York, de Sydney à Brasilia, toutes les chaînes d'informations en continu du globe bombardaient désormais la population d'éditions spéciales 24 heures sur 24. Des studios avaient été aménagés spécialement pour l'occasion, où physiciens, spaciologues, ufologues et exobiologistes dissertaient doctement, dans un décor kitsch de nuages jupitériens et sous un feu roulant de questions, sur la nature et la signification de la chose trouvée sur Europe. Une fois le message des équipes de Pékin envoyé à la station Laïka, cette frénésie atteignit un pic et sembla s'immobiliser, comme à l'extrême bord d'une falaise, tous les journalistes du monde tendus dans l'attente du direct libérateur, du premier résultat, des premiers mots ou des premières images qui révèleraient enfin le cœur du mystère ; et avec eux, partout autour du globe, des gens que tout opposait, guerres, frontières ou âpre concurrence économique, communiaient dans la même attente.
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Et c'est à ce moment que tout dérapa.
Il y eut bien des images – une image plutôt, qui fit le tour du monde : une sorte d'écorché de la sphère, comme une radiographie en fausses couleurs, qui révélait un intérieur poreux comme une éponge. Plus qu'une image, c'était en fait une reconstitution en 3D, que l'on pouvait télécharger et faire tourner sur un écran d'ordinateur, agrandir, découper en tranches. Mais on avait beau zoomer, disséquer, on ne voyait rien d'autre que ce qui apparaissait dès le premier regard : une multitude de compartiments minuscules accolés les uns aux autres, chacun contenant une sorte de tique.