Le Conteur observait la campagne alentour. Du haut de la tour de sentinelle, il surplombait le village, rectangle d'une trentaine de mètres sur cinquante, défendu par quatre tours reliées par un chemin de garde. Les remparts, ensemble de plaques de bois et de bouts de ferrailles, n'offraient qu'une seule ouverture. Une immense porte, presque aussi haute que les tours qui la protégeaient.
Un feu brulait déjà au centre du village. Les enfants se pourchassaient en riant. Certains, les bras tendus et la démarche titubante, jouaient les charognes, sous l'oeil condescendant des plus vieux. Un chien, il en restait peu, courait de l'un à l'autre en remuant la queue.
Le conteur descendit de son observatoire. L'heure du repas approchait. Son heure aussi. Esclave de sa Vision, il avait parcouru un long voyage depuis l'ouest, marchant beaucoup, dormant le minimum, il était enfin arrivé au terme de son périple. Il soupira. Il savait qu'il lui faudrait repartir le lendemain et qu'il ne serait plus seul. Ses mots, sa seule arme contre la menace, changeraient à jamais l'existence d'une poignée de gens. Il était le catalyseur. Celui qui devait lancer un mouvement qui ne s'arrêterait plus, poussant le monde jusqu'à son paroxysme et le laissant exsangue, devant l'alternative ultime du changement ou de l'anéantissement.
Il traversa le village en quelques pas et se dirigea vers Thorq, leur chef. C'était une montagne d'homme. Les habitants qui l'entouraient lui arrivaient, à peine, à hauteur de poitrine. Il était bon, le conteur le savait. Ils s'étaient rencontrés à plusieurs reprises au cours de ses voyages. Il ne l'avait pas vu depuis deux ans, depuis qu'il s'était décidé à partir vers l'ouest. Il voulait voir l'océan. Il avait entendu parler de cette vaste étendue bleue, plus grande que tous les lacs qu'il avait pu rencontrer, de sa houle qui montait et descendait comme les herbes hautes sous les assauts du vent, de sa faune composée de poissons plus grands que le plus massif des chevaux de labour, de son gout salé, de sa voix qui roulait comme le tonnerre au loin et de son sable, blanc comme celui du désert. Ces descriptions avaient affolé son âme de conteur. Il était parti à sa découverte et avait fait demi-tour trop tôt, touché par sa Vision.
Le repas fut joyeux. Il en savoura chaque moment. Un instant de grâce. Un point d'équilibre dans l'univers, une suspension avant le mouvement et que tout ne bascule. Il en savoura chaque plat, son quotidien serait bientôt de viande séchée et de poignées de graines, de sources d'eau vive ou de flaques douteuses. Il rit à chaque histoire, chacun essayant de rivaliser avec la faconde du conteur. Il sourit aux jeunes filles à leur fraîche douceur, pensant à ces nuits à venir sur des tapis de pierres sous la couverture des étoiles.
Tous se turent peu à peu. Les regards convergèrent sur lui. Il parcourut l'assemblée des yeux, s'attardant un peu plus longtemps sur Elivre et Thorq, puis commença son histoire.
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La Mort Double
FantasíaLa Mort Double a frappé. Les morts se relèvent et se nourrissent des vivants. Des décennies après l'apocalypse, des légendes fleurissent. On parle d'un homme mi humain, mi zombie, capable des prouesses les plus folles. Certains disent qu'il peut tue...
