Du haut de sa tour, Elivre, la sentinelle, posa son livre, s'appuya des deux mains sur la balustrade et se pencha en avant, scrutant le minuscule point qui se dessinait sur l'horizon. Elivre de Poche était petit, terriblement petit. Pour les plus aveugles, son nom illustrait son physique. Plus jeune Elivre avait subi toutes les moqueries de ses camarades plus grands que lui. Plus vieux, lorsqu'Elivre avait atteint l'âge de prendre une place active dans la société, les moqueries s'étaient muées en refus. Trop petites jambes pour participer à la chasse, trop petit pour être guerrier, trop petites mains pour devenir cueilleur ou artisan. Quel que fût son centre d'intérêt, sa taille lui interdisait d'en faire son métier. Un jour, un étranger était arrivé au village. Il connaissait quelqu'un qui connaissait quelqu'un... qui lui permit de s'installer. Cet homme détenait un pouvoir immense aux yeux de l'adolescent : il savait lire.
Quel que fût le moment de la journée, Petit Robert, c'était le nom de l'étranger, ne se séparait jamais d'un gros livre qu'il parcourait, les lèvres entrouvertes, articulant silencieusement les mots, à la grande joie des enfants qui le suivaient en pouffant, guettant avec impatience l'instant de sa prochaine chute. Petit Robert finissait invariablement par se retrouver vautré sur le ventre de sa Terre Nourricière, sous les éclats de rires des enfants. Elivre qui était devenu sentinelle, la taille n'influençant en rien la qualité des yeux, poursuivait inlassablement du regard Petit Robert toujours plongé dans son ouvrage. Et lorsque ce dernier avait enfin remarqué la curiosité du jeune homme, il lui avait proposé d'apprendre à lire et offert son premier livre au titre plein de promesses : "Télé Cable Satellite Semaine du 12 au 18 Septembre".
Elivre, la sentinelle au livre posé à côté de lui, héla son collègue qui surveillait l'aile ouest du camp :
« Hé y'a quelqu'un qui s'en vient ! »
Il le vit se tourner aussitôt dans la direction qu'il montrait du doigt. Un campeur qui passait par là leva la tête
« Il se passe quelque chose les jeunes ? » S'inquiéta-t-il.
Elivre hésita puis pointa à nouveau son doigt. « Un intrus là-bas, va chercher le chef. »
Le campeur fit volte-face et courut vers le centre du camp où il ne put plus le suivre de l'oeil.
Peu de temps après, un colosse émergea au sommet de l'échelle du chemin de ronde. Sa carrure semblait absorber l'espace. À chacun de ses pas, Elivre s'attendait à sentir trembler le plancher. Il ne prit pas la peine d'interroger le garçon, se plaça à côté de lui et se pencha à son tour. Il fronça des sourcils broussailleux puis les releva, un demi-sourire déformant sa joue balafrée.
« Citoyens, sa voix roula tel le tonnerre, onde déferlante secouant tous les foyers. Préparez le feu de camp, sortez vos meilleurs crus et cachez vos filles. Il inspira longuement et sa voix s'enfla encore. Amis ce soir nous ferons la fête, car nous accueillons le seul homme qui puisse franchir ces barricades et en ressortir à son aise. » Il se tourna vers le village, faisant durer le suspense. Les villageois accouraient de toute part, la tour de guet en ligne de mire.
Du haut de son perchoir, il attendit que tous arrivent, savourant le spectacle. Ses bras s'élancèrent vers le ciel, les doigts tutoyant les nuages. Il les laissa retomber dans un paroxysme théâtral sa voix soufflant avec peine deux derniers mots tandis que son dos s'inclinait :
« Le Conteur . »
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La Mort Double
FantasiLa Mort Double a frappé. Les morts se relèvent et se nourrissent des vivants. Des décennies après l'apocalypse, des légendes fleurissent. On parle d'un homme mi humain, mi zombie, capable des prouesses les plus folles. Certains disent qu'il peut tue...
