DIX-SEPT.

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Lucien et Aïna se trouvaient dans la cuisine, l'un droit et l'autre avachie. Théo passa la porte, la mine sombre. Cela faisait depuis quelques jours que son visage d'habitude souriant et juvénile avait laissé place à un visage plus sérieux, trop sérieux. Il avait perpétuellement les sourcils froncés, la bouche serrée et baissée. Lucien savait trop bien la raison de ce changement d'attitude qui commençait par un L, mais ne pipait mot. Cela n'aiderait pas son fils.
Aïna, quant à elle, avait les ongles rongés à sang. Elle baignait dans la culpabilité, et n'arrivait pas à se soustraire à ce sentiment. Ses cheveux de feu, désordonnés de base, étaient devenus un nid bordélique. Elle ne se souciait pas de l'image qu'elle renvoyait. Sa seule préoccupation était la même personne qui tournait en boucle dans l'esprit de Théo. Et cette vision de mort qu'elle avait eu quelques jours plus tôt ne la rassurait pas du tout.
La jeune fille poussa un gémissement de frustration :
-Je dois faire quelque chose !
Lucien, calme, lança un coup d'œil à la fille.
-Que voudrais-tu faire ?
-Je ne sais pas, n'importe quoi ! Cette attente, ces doutes me tuent à petit feu, je ne tiendrai pas une minute de plus !
Aïna se leva brusquement, envoyant sa chaise valser au loin. Elle se dirigea vers la petite valise qu'elle avait apporté dans la maisonnette pour s'installer, et en sortit un vieux livre décrépit. Elle retourna vers Lucien et posa avec force le livre sur la table.
-Je ne l'ai jamais ouvert, ma mère me l'avait interdit. Mais je sais qu'il est la seule chose qui pourra aider Louise si jamais elle a des ennuis.
-D'où tiens-tu cette certitude ?
-De... De nulle part, c-c'est une intuition, rosit Aïna.
Elle ouvrit le livre et jeta un coup d'œil au sommaire.
-C'est un vieux livre de magie qui se transmet de génération en génération dans ma famille. Oui, c'est assez cliché, mais bon. Voyons... (Elle pointa un doigt triomphant sur une écriture) Cela devrait faire l'affaire, vous ne croyez pas ?
Théo regarda par-dessus l'épaule d'Aïna et fronça les sourcils. Quels étaient ces formes sans queue ni tête ? Il ne voyait pas un seul mot.
-Euh... Ce sont des hiéroglyphes ? hasarda-t-il.
Aïna leva les yeux au ciel. Elle allait répondre, lorsqu'elle jeta un regard à Lucien pour voir si lui pouvait lire et qu'elle le vit secouer la tête.
-Quoi ? s'exclama Aïna. Il y a un problème ?
-Oui, répondit calmement Lucien. Ce sort demande une énergie sans pareille, et un niveau élevé pour y parvenir. Tu n'as jamais utilisé tes pouvoirs, Aïna. Ce grimoire ne concerne que des sorciers expérimentés. Cesse de te torturer les méninges et patiente. Ils...
Aïna, dont le regard s'était accrochée à un point dehors, le coupa :
-Ils arriveront bientôt, dit-elle d'une voix grave. Quelques jours encore et ils seront de retour.
Théo jeta un regard effrayé à son père, qui ne lui retourna pas. Il observait la rousse d'un œil admirateur, mais ne dit rien. Aïna se retourna vers les deux hommes, et battit des paupières.
-Pourquoi me regardez-vous si fixement ? murmura-t-elle en se frottant les yeux.
-Tu viens de... commença Théo.
-Pour rien, désolés. Un peu de thé, ça vous dit ? sourit Lucien.

***

Le Maître, qui courait en direction des bruits, leva les yeux au ciel en entendant les pas lourds du Pion derrière lui.
Quel empoté, songea-t-il.
Il devait se dépêcher. Pourquoi ? Lui-même n'était pas sûr des raisons qui le poussaient à courir. Félix était certes un de ses plus grands ennemis, sûrement le deuxième de la liste après le Roi... Mais il était aussi très fort, c'était l'un des seuls Cavaliers qui arrivaient à le défier, lui, le bras droit du Roi, et de tenir bon durant tout le combat. Il n'avait jamais gagné, mais il était toujours proche de la victoire. Ce Cavalier était un danger. Non seulement il était fort, mais il aimait particulièrement montrer aux autres que c'était lui le plus fort, et lorsque quelqu'un se risquait de remettre cette parole en doute, il sortait de ses gonds et lui faisait comprendre qu'il n'y avait personne capable de le battre. Le Maître s'était fait un plaisir de le remettre à sa place, même si c'était à ce moment que les hostilités avaient été ouvertes. Il ne regrettait absolument pas !
Néanmoins,  ces raisons n'étaient pas sa vraie motivation pour courir ainsi.
Il s'agissait de Félix. Face à Louise.
Il savait la jeune fille très forte. Elle avait la détermination, et il imaginait très bien Félix se dresser devant elle pour tenter de la soumettre. Elle avait le caractère qu'il fallait pour que Félix s'énerve et veuille la tuer. Au sens propre du terme.
Un cri de douleur poussa le Maître à pousser un peu plus sur ses jambes. Ce n'était pas le cri d'un homme.
Merde !
Il avait semé le Pion depuis longtemps. Le cri ne lui semblait pas loin, mais il ne voyait rien. Où étaient-ils ? Le Maître suivit son instinct et se dirigea vers l'arrière de la Tour. Deux bruits sourds successifs se firent entendre. Quelqu'un avait frappé quelqu'un, qui était tombé au sol, en déduisit-il. Mais qui étaient ces "quelqu'un" ?
Il tourna derrière la Tour, et s'arrêta. Un peu plus loin, une jeune brune barbouillée de sang était assise. Un homme aux cheveux châtains était accroupi devant elle, la main tendu vers sa poitrine. Une petite troupe les entourait. La femme retira sa main du sol, sûrement pour pousser l'homme, et tomba à la renverse.
Le Maître se remit à courir.
Le blond s'agenouilla et se pencha vers le visage de la brune, en posant sa main ensanglantée sur sa cuisse. Il passa sa jambe de l'autre côté du corps de la fille et s'approcha doucement.
-Félix, je peux savoir ce que tu fais ?
Félix, qui avait les yeux plantés dans ceux de Louise, soupira. Il ne bougea pas d'un pouce, et répondit :
-Rien de spécial, William. Et toi ?
Félix se releva à contrecoeur et s'épousseta. Il s'occupera de la fille plus tard. La fille qui, trop digne pour trembler sous le regard de son agresseur, s'autorisa à lâcher prise et à laisser les tremblements gagner ses membres lorsqu'il détourna le regard. Pas de larmes, toutefois.
William jeta un regard à Louise et remarqua que son état était bien pire que ce à quoi il s'attendait. En sentant la colère gronder dans son ventre, William fronça les sourcils. Pourquoi était-il en colère ?
Voyant que William ne répondait pas, Félix expliqua :
-C'est la fille que le Roi recherche. Je vais lui apporter.
Louise, trop sonnée pour réagir, s'efforça de rester éveillée. Elle avait reconnu la voix de l'homme qui était intervenu juste à temps. Et savoir que c'était à lui qu'elle devait être redevable ne lui plaisait pas du tout.
William détourna le regard pour le planter dans celui de son ennemi.
-Fais donc. Essaye tout de même de lui laisser ses vêtements sur son dos, histoire qu'elle soit décente, lâcha-t-il. Je pars devant pour le prévenir, alors n'essaie pas de finir ce que tu faisais, puisque le Roi n'attendra qu'une chose : qu'elle vienne. Et si elle est en retard, tu en endosseras la responsabilité.
Félix serra les dents. La menace était parfaitement claire. Il regarda William qui ne bougeait pas, et se tourna vers la brune.
-T'as de la chance pour cette fois, mon ange. La patience n'est pas la principale qualité du Roi. Allez, viens là.
Il attrapa Louise sous les bras et la releva sans ménagement. La brune, qui avait horreur de sentir ses mains sur son corps, le repoussa.
-Ne me touche pas, siffla-t-elle.
William regarda la jambe de Louise et vit qu'elle était salement amochée. Il appela deux Pions pour qu'ils la soutiennent, et, lorsqu'il vit que Louise se résignait à les laisser l'aider, il partit.
Celle-ci, tremblante de colère, n'avait pas d'autre choix que se laisser faire. Sa jambe la faisait atrocement souffrir, sans parler de sa tête qui semblait prête à exploser à n'importe quel moment. Elle se mordit la lèvre, énervée contre elle-même pour faire preuve d'une telle faiblesse devant ces gens.
Le soldat qui l'avait agressé, Félix, se trouvait derrière elle. Les mains dans les poches, il marchait avec son éternel sourire malsain, curieux. William était arrivé essoufflé, suivi de loin par la sentinelle. Sa voix avait tremblée de colère. Il avait eu l'air préoccuper en voyant l'état de la jeune fille. Tout cela était bien intéressant.

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L'oubli de l'éternité
et
Vindicta.

Condamnée.Où les histoires vivent. Découvrez maintenant