Les vacances étaient passées comme d'habitude : noël, le premier de l'an, la solitude et les repas qui n'en finissaient pas. Bon, c'était difficile mais je préférais tout de même ça aux longues heures passées à l'internat, même si au moins je pouvais voir les Nadarens plus souvent. Et comme à l'accoutumée, les tentatives de ma mère pour que nous formions une vraie famille avaient échoué lamentablement, peut-être était-ce parce qu'elle et papa avaient déserté la place en plein réveillon (un refuge de kangourous était en danger quelque part à Pétaouchnok) ou peut-être parce que dès le départ ses propositions sonnaient fausses (alors mes chéris on fait un petit jeu en famille ?). Quoi qu'il en soit, j'avais continué de faire semblant d'être heureux et de me sentir à ma place. "Bisous papa, bisous maman !" "Mais non ,allez-y, ça ne me dérange pas du tout ! Ces pauvres kangourous ne vont pas attendre que nous ayons fini de manger !" Maman avait bien vu que je pensais tout l'inverse et elle avait tenté, comme d'habitude, de me rassurer en me disant que l'on se rattraperait l'année prochaine. Ce qui n'arrivera pas, comme d'habitude. Le problème c'est qu'il y aura toujours des kangourous, des crocodiles ou que sais-je moi, des vers de terre en danger quelque part dans le monde ! Alors, en attendant la fin du règne animal, il y aura toujours aussi des petits garçons sans famille. Enfin bref, tout ça pour dire que, trois semaines plus tard, j'étais de retour au lycée et que nous en étions toujours au même point : j'attendais avec angoisse l'ordre de ma première mission.
Ce mercredi-là donc, j'étais étendu sur mon lit à l'internat, il devait être environ dix-neuf heures et, mon dîner achevé, j'étais directement monté à l'étage. A dire vrai, la fatigue de la semaine commençait quelque peu à se faire sentir et j'étais à moitié assoupi, ignorant totalement que je m'apprêtais à recevoir le message tant attendu et que, par la même occasion, j'apprendrais enfin la signification du pseudonyme de Manéchal. Je sursautai violemment et faillis tomber du lit quand le premier "toc-toc" se fit entendre. Je regardai partout autour de moi : personne. Je haussai les épaules : j'avais dû rêver voilà tout. Je commençai à me rendormir quand j'entendis à nouveau les "toc-toc". Les coups se faisaient de plus en plus insistants. Je me levai pour aller ouvrir la porte de la chambre mais le couloir était désert. "toc-toc-toc-toc". Je fis volte-face pour me retrouver nez à nez avec la fenêtre, derrière laquelle se trouvait un énorme oiseau qui s'échinait à frapper aux carreaux avec son large bec. Le hibou grand-duc, car c'en était un, me jeta un regard courroucé. Enfin, étant donné qu'il n'y avait pas un chat dans les parages, je pouvais raisonnablement estimer que c'était à moi que s'adressait ce regard. Je collai mon front sur le verre glacé (verglacé hi ! hi ! hi !) et essuyai la buée avec ma manche pour mieux voir. L'oiseau fit tourner sa tête à 360 degrés avant d'agiter ses ailes, visiblement exaspéré (enfin, autant qu'un gros piaf peut l'être, j'imagine). Je reculai vivement, terrifié et, le cœur battant la chamade, je pris une grande décision. Pour ne pas risquer la colère du hibou j'allais me montrer poli avec lui. J'entrouvris donc prudemment la fenêtre :
- Euh Monsieur... ou alors, Madame ? Excusez-moi j-je ne vous avais pas vu, entrez je vous en prie.
Ça devenait vraiment ridicule, voilà que je commençais à bégayer de trouille devant un hibou.
Cependant quand je croisais de nouveau le regard inquisiteur de l'animal, je ne pus m'empêcher de déglutir avec bruit. Heureusement, le Grand-Duc ne semblait pas non plus m'apprécier plus que cela puisqu'il disparut brusquement par la fenêtre restée ouverte, après avoir laissé tomber un petit morceau de papier sur le sol, et non sans m'avoir lancé un dernier regard dédaigneux avant de partir, oui j'ai bien dit dédaigneux. Brr ! Quand je repense à ses grands yeux orange qui me fixaient avec mépris... J'en frissonne encore !
Pour l'heure je refermais la vieille fenêtre défraîchie, barrant l'accès au glacial vent d'hiver qui s'engouffrait dans la pièce. Je ramassai le papier et, fébrile, le dépliai maladroitement. Cinq malheureux petits mots gribouillés à la hâte y étaient inscrits : Ce soir, minuit. Le Chaman. Je me détendis quelque peu en découvrant l'auteur de ce billet. Pff ! Il était comme un peu parano, mon cher professeur ; Pourquoi ne pas m'avoir donné rendez-vous de vive voix après le cours d'informatique ? Il fallait toujours qu'il en fasse des caisses ! Soi disant que ça pouvait attirer l'attention du directeur et qu'il nous observait déjà peut-être... Blabla ! Que du blabla ! Mais bon, je devais tout de même lui concéder que le hibou, ça en jetait, et qu'il méritait son pseudonyme de "Shaman", enfin "Chaman", pour l'anagramme : il parlait vraiment aux animaux. Ou, du moins, il parvenait à influer sur l'esprit de cet oiseau, c'était sûrement comme ça qu'il avait su que j'étais là la nuit où j'étais allé au rendez-vous dans la forêt, et le hibou devait être celui-là même qui m'avait presque rasé la tête, les Grand-Ducs sont très rares et ne vivent même pas par chez nous ! C'était en quelque sorte son larbin, messager et informateur. Mais bon, je maintiens qu'il aurait pu choisir un bon vieux pigeon, comme tout le monde ! Quoi qu'il en fût, il fallait d'ores-et-déjà que je prépare mon "évasion". Je farfouillai donc dans le tas de vêtements épars et parvins, au bout de quelques minutes, à dénicher ma combinaison d'invisibilité et mes aimants-bottes, des indispensables de mes excursions nocturnes. En effet, depuis que j'avais rencontré les Nadarens un mois et demi plus tôt, il m'était arrivé à plusieurs reprises de les rejoindre à la faveur de la nuit. Je cachai donc le tout sous ma couette et attrapai mon cartable pour commencer mes exercices.
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GENIUS - Tome 1 : Trahisons
FantastiqueMathis Menson, un jeune surdoué de treize ans méprisé par ses camarades de classe et délaissé par ses parents, s'ennuie à mourir dans le pensionnat pour enfants précoces où il vit depuis ses huit ans. Sa seule distraction : le piratage informatique...
