La rencontre

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Comme chaque matin, la même scène se répétait dans l'orphelinat : la porte grinçait, et une femme vêtue d'une longue robe blanche entrait dans le dortoir. Son visage fermé, son pas mesuré donnaient l'impression que chaque enfant était pour elle un dossier à gérer, rien de plus. Léon, dix-sept ans, ouvrit les yeux à son passage. Ses cheveux courts, d'une blancheur presque lumineuse, se détachèrent de l'oreiller grisâtre.

Il soupira. Sa vie n'était faite que de routines, de journées semblables les unes aux autres. Abandonné à la naissance, il n'avait jamais connu ni père ni mère, seulement les murs froids et les regards parfois hostiles des autres orphelins. Son colocataire de chambre, un garçon de son âge, passait son temps à le malmener. Léon avait appris à se replier sur lui-même, cherchant refuge dans ses dessins et ses lectures.

Il s'habilla rapidement : chemise blanche à manches longues, pantalon trop court, uniforme imposé à tous. Dans la grande salle commune, il prit place parmi les autres pour avaler un petit-déjeuner fade : un bol de céréales insipides et un verre de jus de pomme. Mais ce matin-là, à peine avait-il porté la cuillère à ses lèvres qu'une femme de l'accueil vint le chercher.

« Léon, viens. On t'attend à l'entrée. »

Il la suivit, intrigué. On lui annonça qu'un homme allait venir le chercher. Rien de plus. Pas de nom, pas d'explications. Pourtant, malgré ce manque d'informations, Léon sentit son cœur s'emballer. L'espoir. L'extérieur. Un sourire discret étira ses lèvres. Enfin, son tour était arrivé. Quand il retourna à table, ce sourire agaça son colocataire, mais Léon s'en moqua. Pour la première fois, il se permit de rêver.

À quelques kilomètres de là, Louis Kim Park se préparait. Levé à cinq heures, comme toujours, il avait déjà relu ses notes et classé des dossiers avant de quitter son appartement. Son métier de scientifique le passionnait, mais la tâche du jour ne l'enchantait guère : se rendre à l'orphelinat pour récupérer un nouveau cobaye. Le précédent n'avait pas survécu à ses expériences.

Il détestait les jeunes. Trop bruyants, trop imprévisibles. Mais cette fois, il n'avait pas le choix. L'un de ses collègues, habituellement chargé de ce genre de missions, était en congé maladie. Alors, à huit heures pile, Louis gara sa voiture devant l'orphelinat, soupirant déjà d'impatience.

À l'intérieur, il signa quelques papiers administratifs. Une formalité. Les responsables de l'établissement savaient très bien ce qui attendait leurs « pensionnaires ». L'argent couvrait leur silence. Un jeune valait près de dix mille dollars.

« Bien, merci. Je vais vous conduire à lui, annonça la dame qui lui tendait les documents. »

Ils traversèrent ensemble un couloir aux murs blancs, si semblable à ceux du laboratoire que Louis en eut un bref sourire ironique.

De son côté, Léon, son sac sur l'épaule, attendait dans la salle prévue pour les départs. Sa tête restait baissée, les yeux fixés au sol. Le silence n'était brisé que par le tic-tac sec de l'horloge. Quand une employée entra pour le conduire, il se leva sans un mot. Le cœur battant, il traversa le hall. Derrière lui, il laissait son enfance entière.

Il attendait, debout, dos à la porte d'entrée, quand l'homme arriva enfin. Louis, grand, mince, impeccablement vêtu, s'arrêta pour le détailler du regard. D'un œil clinique, il jaugea ce corps trop maigre, ce visage fermé. Pas bien solide, pensa-t-il. Mais suffisant, pour le moment.

« Bonjour. Je suis Louis. » ; dit-il d'un ton ferme.

Léon leva les yeux. L'homme paraissait froid, mais impressionnant. Sa nervosité se traduisit par un sourire maladroit et par ses doigts qui grattaient son bras, là où l'eczéma marquait sa peau.

« Enchanté... Moi c'est Léon. » ; murmura-t-il.

Louis ne répondit pas. Le prénom n'avait aucune importance. Bientôt, il ne serait plus qu'un numéro.

Les dames de l'orphelinat lui adressèrent quelques adieux rapides, plus par convenance que par attachement. Louis fit un signe sec à Léon pour le suivre. L'adolescent n'eut même pas le temps de répondre qu'il devait déjà marcher derrière lui, jusqu'au stationnement.

La voiture noire de Louis les attendait, impeccable, reflet de sa maniaquerie. Léon écarquilla les yeux. Une Mercedes. Jamais il n'avait approché un tel véhicule.

« Tu vis dans la même ville? » ; demanda-t-il timidement.

Louis soupira.

»Non. Une heure de route. Monte. Devant ou derrière, ça m'est égal. »

Léon choisit de s'asseoir à côté de lui, son sac serré contre ses genoux. Il observait chaque détail : la propreté extrême, l'absence de poussière, l'odeur de cuir neuf.

« Quel est ton métier, si ce n'est pas indiscret? »

Louis fronça légèrement les sourcils. Les questions du garçon l'agaçaient déjà. Mais il répondit, par habitude de dire la vérité, sèche et nue.

« Je suis chercheur en médecine. »

Les yeux de Léon s'illuminèrent.

« C'est bien comme métier! »

Louis démarra la voiture, fixant la route sans un regard pour lui. À travers la vitre, Léon découvrait le monde qu'il n'avait jamais connu. Les arbres, les immeubles, les passants. Il posa sa tête contre la vitre, les yeux grands ouverts.

« J'ai jamais vu l'extérieur. » ; souffla-t-il.

Louis resta impassible, mais ses pensées, elles, se firent plus sombres : « Et tu n'auras pas le temps de le voir longtemps. »

Humain de laboratoire Où les histoires vivent. Découvrez maintenant