J'aurais peut-être dû commencer par là, maintenant que j'y pense. Notre début, à Luc et moi.
Notre début, il ne s'est pas fait dans un parc où les feuilles des arbres craquaient sous nos pieds.
Notre début, il ne s'est pas fait sur un pont où l'on pouvait entendre le clapotis calme de l'eau
Notre début, il s'est fait grâce au Docteur Prosper Lucas.
Quand je suis entré en Sixième, je n'avais pas vraiment d'amis. Seulement trois. Mais bon, nous n'avions pas de relation fusionnelle. On passait du temps ensemble, sans plus.
Et de toute façon, je ne me suis même pas retrouvé dans leur classe, donc affaire réglée.
Je ne connaissais personne dans le collège, parce que je viens de la campagne d'à côté. Un bled perdu où il n'y a pas grand-chose d'intéressant. Je ne traîne pas après les cours avec les autres pour me faire de nouveaux amis. Je dois prendre le bus pour être sûr de rentrer chez moi et avoir le temps de faire mes devoirs.
Les deux premiers mois de cours de ma Sixième ont été lents et horribles. J'essayais de m'inventer des jeux internes, comme par exemple adopter une attitude et un caractère différent pour chaque matière, pour voir comme allait réagir les profs au conseil de classe. Je m'en sortais plutôt bien jusque-là.
Puis j'ai parlé à Luc. Et tout mon travail est tombé à l'eau.
A l'époque, Luc était Lucas. Il y avait Lucas J (moi) et Lucas V (lui), pas Luc et Lucas.
Lucas V, c'était le garçon qui parlait à tout le monde, même les plus âgés. Il souriait tout le temps, et il y avait au moins trois filles amoureuses de lui.
Je ne voulais pas vraiment lui parler, parce que je m'en fichais de lui. Je ne voyais pas l'intérêt d'être tout le temps entouré de gens différents. Je l'ai dit, je suis quelqu'un de plutôt solitaire en général.
Je ne sais pas trop ce qu'il a pensé ce jour-là, mais ça lui a pris d'un coup d'un seul : il m'a demandé si je voulais me mettre avec lui pour un exposé.
Peut-être voulait-il être ami avec tout le monde, peut-être voulait-il aider le garçon toujours seul dans son coin, le pauvre Lucas J qui n'était que la pâle copie du Lucas V.
Alors il s'est assis à côté de moi sur le banc, pendant que je lisais un livre lors de la récréation, et je ne comprenais pas vraiment pourquoi. Je me suis dit que je devais peut-être faire la conversation, alors j'ai demandé la première chose qui m'est passé par la tête : de quel Lucas il était.
Il avait froncé ses sourcils sans comprendre, avant de me dire qu'il était Lucas V.
Je lui ai expliqué notre horrible prénom courant, et l'histoire du Docteur Prosper Lucas. Je lui ai parlé de sa thèse, et de son importance dans les écrits d'Emile Zola.
A l'époque bien sûr, Zola, on ne connait que de nom. Mais c'est un livre de grand, alors tu te dis que c'est sérieux.
Il a dit qu'il n'était pas un Lucas particulier, et que je méritais mieux ce prénom que lui.
Le lendemain, j'étais assis au même banc avec le même livre, et il est revenu de lui-même tout content en me disant que, vue que Lucas J et Lucas V étaient pénibles, on allait devenir Lucas et Luc, pour Luc Estang.
Il m'a avoué plus tard qu'il avait juste trouvé Luke Skywalker cool, et avait tapé « Luc célèbre » sur google pour trouver un poète, histoire d'avoir l'air cultivé à mes côtés.
Et je trouve ça adorable.
Mais là n'est pas le sujet.
Je n'y croyais pas, mais en à peine deux semaines, tout le monde avait adopté le nouveau nom de Luc, même les profs qui étaient plutôt content de ne pas avoir à rajouter bêtement une lettre derrière nos prénoms à chaque fois.
J'adorerais vous raconter notre évolution d'amitié, parce que croyez-moi, c'est quelque chose que je chéris et adore. Mais la vérité est malheureusement que je ne m'en souviens plus. C'est comme si du jour au lendemain, nous étions devenus les meilleurs amis du collège.
Notre amitié étonnait certaines personnes, vue que je n'avais rien d'incroyable, à part le super-pouvoir de faire rire Luc sans difficulté. Ces moments étaient tellement innocents, je paierais pour y retourner. Nous étions deux enfants relativement sages et sérieux, mais il nous arrivait parfois de faire quelques bêtises ensemble. Et ces moments-là étaient plus qu'excitants, à l'époque.
Pour vous donner une idée, notre relation était tellement forte, que dès que l'on me voyait sans Luc, on m'indiquait où il se trouvait, pensant que je l'avais perdu de vue. Cela avait parfois le don de m'agacer et de m'énerver sans réelle autre raison que la jalousie contre lui, qui n'avait pas ce problème. Je n'existais que dans son ombre, je n'étais pas vraiment Lucas, juste le meilleur ami de Luc.
Mais mon anxiété sociale me remettait bien à ma place, me rappelant que je n'étais personne d'important, et que cela était bien normal vue que je n'étais qu'un bègue sans aucune personnalité en public. J'étais juste un mouton, un chien, l'ombre, celui qui suit toujours son propriétaire sans se suffire à lui-même.
C'est aussi cette raison qui me poussera plus tard à reprendre contact avec lui, mais je n'y suis pas encore.
On ne parlait pas des filles ou du sport, on parlait de nos passions, de nos problèmes, de nos différences. On se vannait parce qu'il était petit, parce que j'étais une allumette sur pattes, parce qu'il roulait des pelles sans honte à sa copine de l'époque, ou parce que je bégayais dès que j'étais au centre de l'attention.
Sa copine n'était pas vraiment un problème d'ailleurs. Peut-être que, comme vous connaissez nos sentiments qui arrivèrent plus tard, vous pensez que j'étais jaloux, ou que lui ne l'embrassait que dans ce but.
Mais non.
Lui pensait vraiment être hétéro, et se confondait entre l'affection et l'amour. Il n'a compris certaines choses que plus tard.
Moi, je n'avais aucun problème avec elle. Lucie n'était pas collante ou niaise, et était parfois vachement drôle. Je n'aimais, il est vrai, absolument pas les voir se montrer des signes d'affection, mais j'ai toujours été comme ça avec tout le monde. Même aujourd'hui, quand je vois un couple s'embrasser devant moi dans le couloir du lycée, je fais la grimace et détourne le regard.
Enfin bref, là n'est pas le sujet.
A l'époque aussi, mes parents aimaient bien Luc. Il avait encore une bouille d'enfant et était poli. Ils étaient juste très contents que je ne sois enfin plus seul, ou du moins entouré de personnes que je n'appréciais pas tant que ça.
Sa mère aussi, je crois. Mais ça, ça n'a jamais réellement changé je crois.
Yep.
Avant, tout était plus simple. Ce n'était pas le bordel.
Mais bon, j'imagine que notre histoire aurait été moins amusante si elle avait continué comme ça.
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Notre Bordel d'Amour
RomantikJe ne dis pas que notre histoire d'amour était de base vouée à l'échec. Je dis juste que, si j'avais mis en marche trois neurones, j'aurais un minimum repéré le plan foireux à notre sujet. Je veux dire, vous en connaissez beaucoup, vous, des ados e...
