-Rendez-vous-

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Je suis celui qui tanne tout le temps Luc pour que l'on se voit, au point de presque le harceler à ce sujet. Pourtant, je suis toujours gêné lorsqu'on se retrouve enfin en face-à-face.

Déjà, bien sûr, que ce soit le bonjour ou le au revoir, je ne sais pas vraiment comment me comporter et le saluer. La bise, le tcheck, le sourire simple, la poignée de main ?

En général, je fais un sourire étrange en faisant coucou avec ma main droite pendant que ma gauche a l'horrible tic de me gratter la joue.

Mais, bien qu'elle diminue grandement, la gêne est toujours présente lors du rendez-vous en lui-même.

Cette fois, je suis heureux. Luc était différent. Pas encore comme l'ancien Luc, mais il n'était plus méchant. Il me souriait plus souvent, et même s'il ne riait plus en renversant sa tête en arrière comme avant, il avait repris la manie de m'ébouriffer les cheveux quand je l'énervais.

C'est moi qui suis allé chez lui, sans le dire à mes parents qui auraient sans doute grimacé, et on a gouté là-bas.

Quand je suis arrivé, je n'ai pas eu le temps de paniquer sur la façon de dire bonjour parce qu'il était déjà en train de m'ouvrir la porte et de me traîner par le bras dans le salon en me disant que, pour éviter tout moment gênant, on allait manger du pop-corn devant un film merdique et se foutre de la gueule des acteurs aux fraises.

Et en plus, il avait fait un bol spécialement pour moi, avec du pop-corn sucré, vue que lui préférait le salé. Je suis content qu'il se souvienne de mon amour pour le sucre et le jus d'orange. Je suis sûrement l'un des seuls garçons à ne pas être fan de sodas.

On a parlé pendant le film bien sûr, entre les faux doublages moquant le mouvement des lèvres non-raccords avec les voix et autre facepalms face aux incohérences scénaristiques.

On a gentiment évité les sujets trop sérieux. Parce qu'on ne voulait pas faire de Drama, pour une fois qu'on se voyait. On n'était pas encore très à l'aise ensemble, mais ça revenait. De toute façon, Luc est une horrible tête de mule qui n'écoute jamais mes arguments sur les dangers de l'alcool et mon dégout des « coups d'un soirs ».


Il m'a demandé de parler d'Alice.

Il n'avait pas l'air dérangé ou quoi, il me l'a juste demandé de nulle part, comme s'il venait de se souvenir de son existence.

Je lui ai parlé d'elle bien sûr. Je ne me suis pas fait prier. Je lui ai même montré une photo que j'avais sur mon portable pour lui prouver mes dires.

Alice a de jolis longs cheveux châtains qui sont toujours naturellement coiffés, mais pas faussement lissés comme beaucoup de filles. Elle est une adolescente, alors évidemment, quelques cicatrices de boutons d'acnés ornent ses joues, mais cela n'entache en rien sa beauté. J'ai toujours autant envie de les embrasser quand je la voie, elles sont tellement rondes et pâles, c'est comme si elles avaient été créées dans cet unique but.

Alice a une bouche magnifique. Pas besoins de mettre de rouge à lèvre pour qu'on veuille l'embrasser. Elle a le tic de se mordre la lèvre du bas quand elle est gênée, et ça devrait être illégal tant ça me donne envie de faire de même. Surtout que ses dents blanches sont tout aussi belles et contrastent parfaitement avec le rose de sa lèvre.

Et bon sang, devrais-je parler de ses yeux ? Alice a des yeux indescriptibles. N'importe quel idiot vous dira qu'ils sont juste marrons, mais c'est faux. Ils sont bien plus que ça. Il y a du doré, du jaune dedans, quand il y a du soleil, et c'est comme si elle resplendissait encore plus. Ils deviennent beaucoup plus sombres dans le noir, évidemment, et je veux juste me noyer dedans pour l'éternité.


Luc a carrément arrêté de regarder le film pour se tourner vers moi avec les sourcils levés mais un air blasé sur le visage, comme s'il n'était pas impressionné.

« -Eh bien maintenant tu sais ce que ça fait, d'être salement amoureux. Souffre en Enfer avec nous salope.

-Je ne crois pas que je suis amoureux. Je ne veux pas spécialement qu'on soit en couple. Je veux juste qu'elle soit heureuse.

-Eh, bon courage mon vieux. On croit tous que c'est comme ça au début, et puis le lendemain, boom, dès qu'tu le vois tu veux juste lui rouler une pelle et coucher avec sur-le-champ. Enfin, pardon, la, dans ton cas.

-Ça peut juste être de l'attirance ça, non ?

-D'accord Mister Sceptique, dès que tu vas le- la voir, tu vas juste vouloir lui faire un câlin, lui faire des bisous esquimaux, lui donner à manger, faire des trucs cons comme lui embrasser le ventre, qu'elle porte tes vêtements, qu'elle s'assoit sur tes genoux et tout le bordel bisounours niais. C'est bon maintenant ?

-Je crois que c'est un peu le cas déjà. Mais c'est bizarre, je savais pas qu'on pouvait- attends, tu vis ça avec quelqu'un toi ?

Là, il m'avait regardé comme si j'étais un demeuré et a attendu un peu avant de me répondre.

-...Je faisais référence à toi avant, abruti. Je te l'ai déjà dit, ça fait un bon moment que je ne suis plus amoureux de qui que ce soit.

-...Oh. Pourquoi est-ce que la seule pensée qui me traverse l'esprit sur le coup est « Je me demande qui il imaginais au-dessus » ? »

Ça l'a fait recracher son coca de rire par le nez, et heureusement, parce que sinon il aurait sûrement fait un commentaire sur mes rougeurs. Me dire qu'il avait imaginé tout ça avec moi me rendait bizarre. A la fois gêné et flatté, d'une certaine manière.

Il m'a dit qu'il préférait garder le secret, et que de toute façon, les couples gays n'avaient en général pas de « dominants » ou « dominés » fixes, et qu'ils alternaient souvent.

Puis une constatation s'est imposée dans mon esprit, me faisant m'étrangler sans faire exprès avec un pop-corn, et paniquer légèrement Luc avant que je ne recrache le morceau. Je ne lui ai bien sûr pas dit ma pensée, en ayant bien trop honte.

Luc s'est sûrement déjà touché en pensant à moi.

Le sexe est spécial à mes yeux. Et en général, il me met mal à l'aise. Sauf au niveau des blagues que je fais volontiers.

Je ne sais pas s'il s'en rend compte, mais contrairement à lui qui m'a déjà partagé sans pression aucune que se toucher à l'arrière n'était finalement pas si étrange, quand on s'y habituait (je suis littéralement tombé par terre de surprise et de gêne quand il me l'a dit), je n'aime pas parler sérieusement de sexe, à moins que cela ne soit sous forme poétique. Peut-être suis-je trop pudique.

Et contrairement à beaucoup d'adolescent, je me touche rarement aussi. Je rêve, mais imagine peu.

Tenez, vous l'avez sûrement remarqué, mais utiliser le mot « toucher » plutôt que « masturber » rends la chose plus abstraite et me mets donc plus à l'aise.

Bref.

Tout cela pour dire que, si par miracle, nous nous retrouvons en couple lui et moi, le sexe sera sûrement quelque chose d'étrange, vue nos points de vue différents sur la chose.

Et l'idée que je sois le fantasme de quelqu'un fait rire mon anxiété sociale.

C'est la seule chose notable à sortir de ce moment ensemble. Un Luc plus authentique qui m'a demandé des nouvelles d'Alice et a clairement avoué comment il se sentait à l'époque à mon égard.


Il est encore sous antidépresseurs d'ailleurs. Et continue de se mutiler.

J'ai voulu proposer mon aide mais il s'est tout de suite renfermé et m'a dit qu'il n'en avait pas besoin, qu'il en avait marre d'être pris en pitié.

Je me suis retenu de rire, mais bon sang, que c'était ridicule. 


Je ne sais pas quoi faire avec mes sentiments.

J'aime Luc.

J'aime Alice.

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