Une confortable mauvaise augure

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Suivant les deux gardes, Giordano Bruno, surpris, contourne l'escalier descendant vers les cellules, et après quelques méandres de couloir, se retrouve dans une pièce plutôt agréable.

Sa bible, surmontée de ses lunettes, ses écrits en cours, le monumental compte rendu de ses soi-disant erreurs hérétiques et blasphèmes, le papier vierge, tout est là, bien rangé sur un large bureau, contre le mur, sous une fenêtre ombrée de barreaux. La paillasse habituelle est devenue lit.

Un broc plein et une cuvette sur un guéridon sont prêts pour le décrassage ardemment souhaité.

Le sol est en pierre, les murs ne suintent pas. Pas de grille d'entrée mais un vraie porte. La lumière entre généreusement.

Malgré ses six ans d'enfermement dans ce palais du Saint Office, il ignorait qu'il existât de tels endroits.

Mais, avait-il jamais eu l'idée qu'on puisse enfermer dans ce bâtiment des cardinaux, soupçonnés, comme lui, de dérives hérétiques ?

Il s'assied sur le bord du lit et enferme sa tête dans ses mains, coudes appuyés sur les genoux.

Trois nuits au château Saint Ange, à épier tous les bruits, dans l'effroyable attente de la torture !

Pour revenir ici... dans le luxe !



A quoi jouent-ils ?

Depuis bientôt sept mois, plus aucune nouvelle !

La dernière visite a été celle de ce Bellarmino, tout fier de lui présenter ses huit synthèses à abjurer.

Quel choc de se retrouver face à ce débatteur réputé, dont on l'avait entretenu dans toute l'Europe. Persuadé d'une écoute sinon compréhensive, pour le moins attentive, il s'était lancé dans une argumentation débridée, qu'encore aujourd'hui il regrettait amèrement.

Bellarmino, manifestement meilleur avec la plume qu'avec la langue, le regardait avec des yeux ronds, comme s'il voyait pour la première fois un hystérique. Oui, ce jour là, hystérique était plus approprié qu'hérétique, Bruno en convenait.

Coupant son trop long monologue confus, le général de son ordre, Beccaria, s'était levé d'un coup, avait envoyé aux quatre coins de la pièce tout se qui se trouvait sur la table, et avait hurlé des injures et menaces, dont un bûcher à venir constituait l'essentiel.

Laissé seul, prostré, mesurant la gravité de son comportement, Giordano Bruno pour la première fois, se vit perdu. Il s'était alors attelé à la rédaction d'un mémoire précis dans le fond mais mesuré dans  la forme.

Avait-il été lu par Bellarmino ? Avait-il seulement été lu par quelqu'un ?

La fin de l'année arrivait. Dans trois mois, le Jubilé confisquerait pour un an toute l'attention, toute l'énergie de la curie et de ses plus hauts dignitaires.

Cette attente, décidément, n'augurait rien de bon et ce luxe soudain ressemblait étrangement à la dernière réjouissance d'un condamné !



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