« Je revois les yeux tempétueux d'Eden lors de notre dispute. J'ignore ce qui dominait son cœur. La colère ou le chagrin. Moi, je ne ressens plus rien. Mes émotions ont été anesthésiés par le dilitírio. Un mal pour un bien. Je veux juste venger ma sœur. »
Extrait du journal d'Enola sous dilitírio
Je suis aussi lasse que fatiguée. Cela fait trois heures que ma sœur me traîne dans le parc animalier de Lacrymosa. Je pourrais être en train de travailler plutôt que de l'entendre s'exalter devant des singes et des girafes. Si mes parents n'avaient pas tant insisté, je serais restée à la maison. Tout ça sous prétexte que cela fait plaisir à Laurie. Je donne un coup de pied rageur dans une pierre.
— Enola, tu viens ? On va voir les zèbres ! m'acclame la démone qui me sert de petite sœur.
Je me retiens de lever les yeux au ciel. À quatorze ans, elle se comporte encore comme si elle en avait cinq. Et si cela fait rire la famille, moi, ça m'agace plus qu'autre chose à présent.
— C'est ça... Pars devant, je te rejoins ! je lui promets dans un sourire crispé.
Elle part en sautillant sans tenir compte de mon regard peu amène. Je fais mine de la suivre mais oblique à la première bifurcation et pénètre dans un petit bâtiment plus sombre. Et surtout plus calme. Je soupire de soulagement. Je jette à peine un coup d'œil au vivarium face à moi, préférant m'asseoir sur un banc dans un coin et fermer les yeux. Je lève les mains devant moi. Concentration... Avant toi de Slimane, Enola. Les partitions défilent dans ma tête au même rythme que mes doigts frappent les touches imaginaires.
— Toi aussi tu viens ici pour profiter du calme ?
Je soupire d'agacement sans retenue. Un mec de mon âge me sourit à travers la vitre de l'énorme vivarium. Je vais refermer les yeux en l'ignorant, mais il contourne l'enclos de verre et vient se poster face à moi.
— Tu aimes les reptiles ?
Je ne réponds pas. Si je l'ignore, il va bien finir par comprendre le message et se barrer. Je retourne donc à mon piano imaginaire. Je dois être prête dans six mois à jouer pas moins de dix morceaux devant un jury qui peut m'ouvrir la porte d'un grand conservateur. Si je réussis ce test, un avenir brillant m'y attend. C'est mon rêve, si les autres ne sont pas capables de comprendre, tant pis. Car ce n'est pas en donnant des cacahuètes à des éléphants ou en discutant des pythons que je vais y arriver. Je continue alors mes répétitions en tentant d'ignorer son regard. Au bout de dix minutes, une voix stridente résonne dans le bâtiment.
— Enolaaa ?
Je me lève d'un bond. Une issue, vite ! Je cherche une cachette, un moyen de faire diversion et mes yeux tombent sur le gars appuyé contre le mur à deux pas, en train d'observer le vivarium, une feuille dans les mains. Je me mords la lèvre. Bonne idée ? Non. Mais c'est la seule que j'ai. Et je sais que si je retourne maintenant avec ma sœur, je vais balancer des mots que je regretterai. Je m'avance vers le mec d'un pas rapide. Il redresse la tête de son dessin et ses traits expriment son étonnement. Je ne lui laisse pas le temps de parler et me jette à son cou, l'enlaçant, mon visage dans son sweat à capuche.
— Je t'en prie, joue le jeu, chuchoté-je, implorante à son oreille.
— Enola ? appelle de nouveau ma sœur plus proche.
Je me raidis. Ça y est. Ma paix touche déjà à sa fin. Et soudain, un ange passe. Le mec me rend mon étreinte et d'un mouvement m'oblige à tourner. Je me retrouve alors entre lui et le mur. Mon cœur s'affole, mais je ne bouge pas. Est-ce que je viens de me précipiter seule dans les bras d'un psychopathe ? Il serait peut-être temps d'y penser ma grande... Nous restons ainsi sans bouger un long instant alors que j'entends les pas de ma sœur tourner dans les allées. Je n'ose pas me dégager. La seule chose me rassurant est son étreinte loin d'être étouffante. Je pourrais aisément m'en défaire. Le silence revient alors dans le bâtiment des reptiles.
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My Life, My Hell
Misterio / Suspenso" Toute personne assassinant sous l'emprise du dilitírio sera exécutée dans les mêmes conditions que ses victimes. Toute affiliation avec ces personnes se faisant appeler les Naufrageurs sera condamnée à perpétuité. " Se faire oublier, voici l'objec...
