CHAPITRE I

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Ses cheveux sauvages et touffus volaient dans le vent, tirés vers l’arrière comme pour accompagner sa course effrénée. Ses pieds martelaient le sol, frappant la terre au rythme haletant de son cœur. Chaque battement résonnait jusque dans ses tempes, une pulsation vive, presque douloureuse. Des perles de sueur glissaient le long de son front, mais Idae n’en avait cure. Au contraire, elle se gorgeait de cette ivresse brute. Elle aimait cette sensation de liberté, d’abandon. Courir jusqu’à sentir ses muscles brûler, jusqu’à ce que son souffle s’éteigne, jusqu’à l’épuisement total.

Si seulement elle possédait un cheval… Mais ces bêtes fières étaient devenues rares et hors de prix. Seuls les plus riches pouvaient se vanter d’en avoir pour « propriété ». Propriété. Ce mot la dégoûtait. Comment pouvait-on réduire de tels êtres, si majestueux et indomptables, à de simples possessions ? Les chevaux n’étaient pas des objets, ils étaient des âmes libres. Sauvages. Comme elle.

Heureusement, elle n’était pas seule. À ses côtés gambadait son fidèle compagnon, Espiègle, ce petit caniche malin qui l’accompagnait partout. Leur rencontre avait été le fruit du hasard, lors d’une de ses innombrables escapades. Depuis ce jour, il ne l’avait jamais quittée.

Mais aujourd’hui, la complicité laissait place au chaos. Espiègle, fidèle chenapan, venait de lui subtiliser l’une de ses chaussures neuves. Et pas n’importe lesquelles : celles que sa mère lui avait offertes pour la cérémonie du couronnement du nouveau Roi.

— Espiègle ! s’écria-t-elle à bout de souffle. Reviens immédiatement ici !

Le petit voleur fila droit devant, traversant la cour de leur maison entourée d’une clôture en bois grinçante. Idae pria pour ne pas croiser sa mère à l’entrée. Malheureusement, le destin en avait décidé autrement.

— Jeune fille ! gronda une voix féminine derrière elle.

Idae se figea net, le sourire nerveux plaqué sur son visage. Sa mère s’avançait, élégante malgré ses traits marqués par les années de labeur.

— Oui, mère, répondit Idae d’un ton serré, tout en guettant du coin de l’œil la fuite de son chien.

— Que fais-tu encore dans cette tenue ? soupira-t-elle, d’une voix où perçait le reproche. La cérémonie va bientôt commencer. Et tu sais très bien qu’il est de notre devoir d’y assister.

— Euh… j’ai eu un petit contretemps, mais allez-y devant, je vous rejoins aussitôt prête ! débita Idae en espérant détourner l’attention.

Sa mère la scruta longuement avant de caresser avec tendresse ses boucles brunes.

— Tu es si belle, Mbombo… mais si farouche. Je me demande bien quel homme pourra un jour te dompter, si moi je n’y parviens pas.

Idae sourit avec une pointe d’ironie dans les yeux.

— L’homme qui réussira à m’épouser sera digne et honnête, courageux et humble. Et surtout… patient, répondit-elle, ses yeux pétillant d’une flamme rebelle.

Elle n’était pas de ces filles dont l’existence tournait autour du mariage. Non, Idae rêvait d’accomplir de grandes choses, loin des chaînes des unions arrangées. Elle en avait déjà refusé plusieurs, malgré sa beauté sauvage et son caractère qui fascinait autant qu’il effrayait.

Pour elle, ces prétendants ne cherchaient pas l’amour véritable, mais un trophée. Ils voulaient exhiber la « fille rebelle » du village comme une victoire personnelle. Mais Idae, derrière son tempérament farouche, croyait encore à l’amour. Le vrai. Celui qui bouleverse, celui qui élève. Pourtant, avant de songer à s’unir, elle voulait d’abord trouver un travail digne, afin d’aider les siens.

— Allez, dépêche-toi, trancha sa mère. Ton frère et moi t’attendrons près de la place.

Elle hocha la tête, prête à filer, mais buta sur un torse maigre.

— Idae ! Fais attention, bon sang ! s’écria Céryl, son frère aîné.

— Oh, pardon, grand frère ! s’exclama-t-elle avec un sourire, avant d’arranger le col de son costume. Tu es très élégant.

Il baissa aussitôt les yeux, gêné, se grattant la tête.

— Merci, Idae…

— File, maman t’attend, dit-elle doucement pour le rassurer.

Quand ils eurent disparu, Idae inspira une longue bouffée d’air. Elle n’avait pas le temps de souffler.

— Où est donc ce chenapan ? Espiègle ! cria-t-elle. Viens, mon beau, j’ai un os pour toi.

Un aboiement lui répondit. Un sourire vainqueur éclaira son visage. Elle se précipita vers le son, et retrouva son chien… tenant toujours sa chaussure.

— Espiègle ! Viens ici, vilain petit voleur !

Mais à peine s’était-elle avancée que le caniche reprit sa course, droit vers la grande place où allait se dérouler la cérémonie royale.

— Non, non, non, non ! Pas là-bas ! s’exclama-t-elle, affolée.

Quelle honte ! Courir ainsi, un pied chaussé, l’autre nu, derrière son chien, au milieu de tout le village réuni. Elle se faufila dans la foule en s’excusant à chaque bousculade, rougissante d’attirer tant de regards. Mais elle ignorait encore que son agitation n’avait échappé à personne… pas même au nouveau Roi.

Ernos se tenait au grand balcon doré, surplombant la foule. Sa présence seule imposait le silence et le respect. Jeune, mystérieux, auréolé de l’autorité naturelle des souverains, il dégageait une majesté innée. À ses côtés, la Reine-mère, drapée dans une robe somptueuse de pagne bleu et or, affichait une dignité implacable, bien que ses yeux trahissaient l’émotion. Elle pensait à son époux disparu, mais aussi à la fierté immense de voir son fils unique accéder enfin au trône.

Soudain, Ernos remarqua une silhouette différente au milieu de la foule. Une chevelure brune, épaisse, indomptable, qui se faufilait parmi les danseurs et les spectateurs. Qui était-elle ? Que fuyait-elle ? Intrigué, il ne parvenait plus à détacher son regard d’elle, même lorsque son conseiller s’approcha pour lui murmurer à l’oreille.

Pendant ce temps, des gardes encerclaient Idae, qui avait perdu Espiègle de vue.

— Mademoiselle, veuillez nous suivre, ordonna l’un d’eux, la voix tranchante.

Le cœur d’Idae s’emballa. Pourquoi l’arrêtaient-ils ?

— Mais… pour quelle raison ? protesta-t-elle, d’un ton qu’elle aurait voulu assuré. Je n’ai rien fait ! Laissez-moi !

Un garde s’approcha, presque menaçant, et murmura :

— Vous avez troublé le couronnement du Roi. Regardez autour de vous… tous les yeux sont fixés sur vous.

Elle leva les yeux. Et alors, tout bascula.

Au sommet du château, deux prunelles sombres et glacées s’étaient accrochées aux siennes. Le temps sembla s’arrêter. Un frisson violent la parcourut, comme si une décharge traversait son corps. Son souffle se coupa. Elle ne comprenait pas ce qu’elle ressentait, mais son âme venait de s’ébranler.

De son côté, Ernos était tout aussi bouleversé. Ces yeux d’un marron clair, farouches et brûlants, l’avaient transpercé jusqu’aux entrailles. Le monde autour s’effaça : les tambours, les chants, la foule, tout disparut. Il ne restait qu’elle. Elle, cette inconnue insolente, qui venait de troubler son couronnement sans même le vouloir.

Les gardes l’entraînèrent à l’arrière du château. Ernos fronça les sourcils, tentant de retrouver sa contenance.

— Vôtre Majesté, intervint le capitaine de la garde, nous nous sommes occupés de la perturbatrice.

Le Roi acquiesça sans quitter des yeux l'endroit où plutôt tout s'était déroulé.   Un goût amer se forma entre ses lèvres car l'incompréhension de son précédent désarroi, ne semblait pas s'estomper.
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Salut tout le monde. Comment allez vous?

Moi ça va. Cette histoire est encore sortie de mon imagination. J'espère qu'elle aboutira car je sors un peu de ma zone de confort...

Bisou.

ImpériaOù les histoires vivent. Découvrez maintenant