Le jeune Roi ne put profiter davantage de la soirée après le départ de la jeune rebelle. Il n’arrivait pas à la sortir de ses pensées. Son être tout entier se languissait déjà de son absence. Une étrange euphorie le submergeait, une ivresse qu’il n’avait plus ressentie depuis sa tendre enfance — au seul souvenir de leur échange.
Il pénétra précipitamment dans ses appartements, se débarrassa de sa veste d’un geste agacé et se dirigea vers le balcon. Le vent nocturne caressait ses cheveux, charriant le parfum des jardins où elle s’était enfuie. Si seulement il pouvait la voir de là, ne serait-ce qu’une seconde. Si seulement il pouvait l’avoir à ses côtés.
Il repensa à leur discussion, à sa fougue légendaire, à cette intensité qui la rendait unique. Il revoyait ses lèvres, sa peau douce, ses yeux scintillants… tout en elle l’avait bouleversé. Et pourtant, une inquiétude sourde le gagnait. Avait-il été maladroit, contradictoire ? Il ne voulait pas lui mettre de pression, pourtant il lui avait donné un délai. Deux jours. Quelle absurdité ! Peut-être venait-il, encore une fois, de franchir une limite invisible.
Idae… cette jeune femme qui l’avait ébranlé jusqu’aux fondations de son être. Était-ce une bénédiction ou une malédiction ? Son père l’avait jadis envoyé dans ce centre pour le guérir de ce sentiment dévastateur qu’il ressentait autrefois. Ce sentiment qui, disait-on, affaiblissait les hommes et les rendait vulnérables. Pourtant, ce qu’il ressentait à présent ne ressemblait en rien à une faiblesse.
Non, il se sentait plus fort. Plus vivant. C’était comme si cette vulnérabilité nouvelle lui offrait une puissance qu’il n’avait jamais connue : celle de vouloir protéger quelqu’un plus que soi-même.
Il ne voulait plus lutter. Car tout ce qu’elle faisait naître en lui venait de pulvériser ses dernières barrières. Il avait essayé de les dissimuler, de les étouffer, et cela n’avait eu pour effet que de la blesser — et de le rendre, lui, plus misérable encore.
À présent, il avait compris : il voulait vivre pleinement. Et au fond de son cœur, il en était certain. Elle viendrait.
Dans la petite maison aux murs blanchis par le temps, Esra tournait la pâte d’un gâteau au chocolat avec application. Ses gestes étaient lents, paisibles, empreints d’une joie sincère. Son fils fêtait une année de plus, et après tout ce qu’il avait traversé, elle ne pouvait qu’être fière de lui. Céryl était un garçon courageux, différent peut-être, mais d’une pureté d’âme rare.
Les gens pouvaient se montrer si étroits d’esprit. Toujours prompts à juger ceux qui n’entraient pas dans leurs cases bien définies. Mais Esra, elle, avait toujours remercié le Ciel pour son fils et sa manière de voir le monde. Sa différence était une bénédiction.
Un instant, la pensée de son mari disparu vint troubler son cœur, mais elle chassa cette ombre d’un revers de main. Pas aujourd’hui. Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre donnant sur la cour : Céryl riait aux éclats, courant après une poule effrayée. Le voir heureux suffisait à effacer toutes les amertumes du passé.
Des bruits de pas répétés, venant de la chambre à l’étage, commencèrent à lui donner la migraine.
— Idae ! cria-t-elle depuis la cuisine. Peux-tu arrêter ce grabuge ? Pourquoi tu tournes en rond comme un lion en cage ?
Sa fille… cette jeune fille au caractère indomptable. Depuis son retour du château, elle n’était plus la même. Elle, si posée, si pragmatique autrefois, semblait désormais perdue dans un monde de songes. Une part d’Esra s’en inquiétait, une autre se réjouissait de la voir enfin rêver.
Mais Idae ne se confiait jamais. Elle avait appris trop tôt à tout affronter seule, à enfouir ce qu’elle ressentait. Esra soupira. Leur passé était trop lourd, trop marqué par les secrets et les choix douloureux qu’elle avait faits avec son défunt mari. Et même aujourd’hui, elle ignorait encore quelles en seraient les véritables conséquences.
Pourtant, dans le fond, elle espérait une chose : que sa fille puisse, elle aussi, aimer. Rêver. Vivre pleinement.
— Je suis désolée, maman ! lança la jeune fille depuis sa chambre, la voix tremblante malgré elle.
— Deux jours… pourquoi un tel délai ? murmura Idae pour elle-même, en se laissant tomber sur son lit.
Depuis son retour, son esprit ne cessait de tourner en boucle. Elle ne savait plus si elle devait rire, pleurer, ou simplement fuir à nouveau. Ses émotions la tiraillaient dans tous les sens : confusion, euphorie, peur.
Le Roi. Cet homme. Il lui avait montré un visage qu’elle ne soupçonnait pas. Un regard sincère, une voix presque vulnérable. Et plus elle repensait à ses paroles, plus elle sentait son cœur se serrer. C’était comme si elle avait vu, ne serait-ce qu’un instant, l’homme derrière la couronne. Et cela la déstabilisait.
Mais… comment y croire ? Était-il vraiment sincère ? Et surtout, pourquoi elle ?
Elle passa une main sur son visage, submergée. Puis ses pensées dérivèrent vers leur baiser. Ce feu d’artifice insensé qui avait tout consumé en elle. Son cœur s’emballa à ce souvenir, et elle se roula en boule sur le matelas, les joues brûlantes, serrant son oreiller comme pour emprisonner le tumulte en elle.
C’était invraisemblable.
Incontrôlable.
Et pourtant, terriblement réel.
Tout ce qu’il lui faisait ressentir la terrifiait autant que cela l’attirait. Elle aimait être celle qui avait percé ses défenses, celle qui avait franchi les remparts de glace que même le monde craignait d’approcher. Mais au fond, une peur sourde subsistait. Et si ce n’était qu’un caprice ? Une illusion ?
Le dernier jour arriva plus vite qu’elle ne l’aurait cru. Comme si le temps lui-même s’était ligué avec le Roi pour la pousser à se décider.
Depuis deux jours, elle ne cessait de rejouer chaque instant dans son esprit. Ses mots, son regard, sa promesse. Elle n’avait jamais connu pareille confusion. Mais à force d’y penser, quelque chose en elle avait changé : une certitude, timide mais tenace, qu’elle ne pouvait pas fuir éternellement.
Elle embrassa sa mère et Céryl avant de partir. L’adrénaline pulsait dans ses veines, son cœur battait si fort qu’elle en avait presque le vertige.
Il le fallait. Elle devait affronter le Roi. Pas pour lui, mais pour elle-même.
Elle ne pourrait plus dormir tant qu’elle n’aurait pas obtenu de réponses.
Elle n’était pas du genre à reculer, et ce n’était pas la peur du Roi qui la faisait trembler… mais ce qu’il éveillait en elle.
À quel moment s’était-il insinué dans son cœur ? Quand était-elle devenue cette jeune femme qu’il hantait jour et nuit ?
Il avait dit aimer sa ferveur, sa force, sa lumière. Mais était-il seulement capable d’aimer sans briser ?
Était-il vraiment prêt à changer ?
Autant de questions qui brûlaient ses lèvres. Et, le regard fixé sur l’horizon, Idae inspira profondément.
Cette fois, elle irait jusqu’au bout.
Elle ignorait si elle marchait vers sa perte ou vers son destin — mais elle ne reculerait pas.
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Impéria [En Cours]
RomanceAprès des siècles de chaos et de luttes, le continent africain connaît une nouvelle ère. La sorcellerie a été éradiquée, les royaumes se reforment et un jeune Roi prend place sur le trône. Mais le pouvoir, aussi imposant soit-il, ne peut effacer le...
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