Les gardes essayèrent de retenir Idae par les bras, mais elle se dégagea de leur prise avec une brusquerie qui les surprit. Ses yeux flamboyaient d’une colère contenue, et malgré la peur qui lui broyait l’estomac, elle refusa d’être traînée comme une criminelle.
— Je suis parfaitement capable de marcher seule ! lança-t-elle d’une voix ferme qui résonna dans l’air pesant.
Un silence étonné suivit sa réplique. L’un des gardes, grand et massif, lui jeta un regard réprobateur, mais un autre, plus jeune, détourna les yeux comme pour cacher un sourire. On ne voyait pas tous les jours une fille de son rang tenir tête à la garde royale.
La tête haute, Idae avança, boitillant légèrement à cause de son pied nu qui heurtait le sol pierreux. Ses cheveux bruns, défaits par la course, encadraient son visage rougi par l’effort. Elle refusait de montrer la moindre faiblesse. Si elle devait être conduite dans l’antre du château comme une coupable, ce serait avec la dignité de celle qui ne regrette rien.
On la mena à travers des couloirs étroits, leurs pas martelant les dalles. L’air sentait la pierre froide et l’encens qui s’élevait encore de la grande salle du couronnement. À chaque détour, Idae croisait des serviteurs qui se figeaient en voyant la petite troupe, chuchotant dans son dos. Elle sentait leurs regards glisser sur elle comme des lames acérées, et chaque murmure lui donnait l’impression d’être déjà jugée.
Enfin, on la fit entrer dans une petite pièce isolée, aux murs nus. Rien de comparable aux légendaires geôles du sous-sol, mais l’endroit n’en était pas moins oppressant. Une fenêtre minuscule, perchée bien trop haut pour espérer s’y hisser, laissait filtrer quelques rayons de soleil qui découpaient des lignes dorées sur le sol. La lourde porte se referma derrière elle dans un bruit de ferraille, suivi du cliquetis sec du verrou.
Idae se figea, le cœur battant. Le silence qui suivit l’enfermement fut si épais qu’elle crut entendre le sang couler dans ses veines. Elle s’adossa au mur, glissa jusqu’au sol et ramena ses genoux contre sa poitrine.
Elle pensa à sa mère. Elle la voyait déjà, sur la grande place, obligée de sourire face aux femmes du village, toutes avides de commérages. Elle imaginait les regards méprisants, les phrases chuchotées à voix basse, les ricanements mal dissimulés : « Voilà la fille rebelle qui ne sait se tenir. La honte de sa pauvre mère… »
Et Céryl… Son frère devait être complètement perdu dans la foule. Il détestait être entouré, encore moins lorsqu’il n’avait pas Idae pour le rassurer. Elle s’en voulait. Elle aurait dû penser à eux avant de foncer tête baissée après Espiègle.
Un rire amer franchit ses lèvres. Tout ça pour une chaussure… Était-ce donc ainsi que son destin allait basculer ? À cause d’un caniche espiègle et d’un soulier perdu ?
Pourtant, malgré ses remords, elle ne pouvait en vouloir à son compagnon. Espiègle avait toujours été son rayon de lumière, son complice. Non, c’était elle qui avait manqué de jugeote.
Un frisson parcourut son dos lorsqu’elle songea aux véritables cachots du château. On racontait des histoires terribles : des prisonniers qui y perdaient la raison dans l’obscurité éternelle, des gémissements qui résonnaient la nuit comme des plaintes venues d’outre-tombe, une odeur de moisissure et de chair avariée qui collait à la peau. Idae se serra davantage contre elle-même et ferma les yeux. Au moins, ici, le soleil existait encore.
Dehors, la cérémonie battait son plein. Les cris de joie du peuple, les roulements de tambours et les chants montaient jusqu’à elle, étouffés mais bien présents. Elle imagina la liesse générale, les danses effrénées, les jeunes filles rivalisant de grâce pour attirer l’attention du nouveau Roi. Tout cela lui paraissait si lointain, comme si elle appartenait déjà à un autre monde.
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Impéria
RomanceAprès des siècles de chaos et de luttes, le continent africain connaît une nouvelle ère. La sorcellerie a été éradiquée, les royaumes se reforment et un jeune Roi prend place sur le trône. Mais le pouvoir, aussi imposant soit-il, ne peut effacer le...
